Travail : comment une partie des médias impose une lecture morale et managériale du salariat
Des unes sur la « flemme », des comparaisons sur le temps de travail, des dispositifs d’aide à l’emploi présentés sous l’angle de l’activation : un ensemble de pratiques médiatiques installe une vision du travail centrée sur l’effort individuel, en reléguant au second plan les conditions concrètes d’exercice et les rapports de domination.
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La place du travail dans les médias français obéit souvent à un même cadrage : valorisation de la « valeur travail », insistance sur le manque d’effort, mise en avant des pénuries de main-d’œuvre ou du « coût du travail », et faible exposition des conditions concrètes d’emploi, des accidents du travail et des licenciements. Cette lecture traverse aussi bien les grands hebdomadaires que les journaux télévisés, les radios et les programmes consacrés à l’emploi.
Le 10 janvier 2025, Le Figaro Magazine consacrait ainsi huit pages à la question « paresseux les Français », avec en sous-texte l’idée que le pays ne travaillerait pas assez. Dans le même registre, Le Point a multiplié les unes contre « ces Français qui n'ont plus envie de travailler ». Dès 1980, Raymond Barre affirmait : « Les fonctionnaires sont des nantis. » Ce vocabulaire associe régulièrement salariés absents, chômeurs, fonctionnaires et cheminots à des formes de privilège ou d’assistanat.
Le 29 novembre 2024, Ghislain de Montalembert, journaliste au Figaro, publiait une enquête sur « ce que nous coûte vraiment les privilèges des cheminots » — une déclinaison supplémentaire de ce même registre. Plus largement, une partie des grands médias opère un réencodage libéral du travail, centré sur l’emploi, l’employabilité et la subordination du salarié.
Un lexique qui oriente la lecture du travail
Cette construction passe aussi par les mots. En 2009, Pierre Rimbert résumait cette logique dans Le Monde diplomatique : « Ne dites pas cotisation sociale, dites charge sociale et exigez leur allègement généralisé. » L’expression « coût du travail » s’est imposée dans le débat public, tout comme « plan social » pour désigner des licenciements. Le choix de ces termes déplace l’attention vers la compétitivité, la rentabilité et l’adaptation des salariés, bien plus que vers le contenu du travail ou le rapport de force dans l’entreprise.
Le code du travail lui-même a souvent été traité comme un symbole de lourdeur. En septembre 2015, sur France 2, David Pujadas parlait de « notre fameux code du travail si lourd », en rappelant qu’il comptait plus de 8 000 articles et pesait 1 422 grammes.
Le temps de travail, indicateur omniprésent et contesté
Les comparaisons internationales sur le nombre d’heures travaillées occupent une place centrale dans ce récit. Les rapports de Rexecode, institut patronal, sont régulièrement repris. En décembre 2024, le 20 heures de TF1 affirmait : « En France, les salariés à temps complet travaillent 1 673 heures par an contre 1 790 heures en moyenne dans l’Union européenne. » Le journal ajoutait que les Allemands travailleraient « 3 semaines de plus ».
Cette lecture est contestée, car elle agrège des situations nationales très différentes et ne prendrait pas en compte certains paramètres comme les heures supplémentaires, les congés, les petits emplois plus fréquents ailleurs ou l’organisation du travail. Une étude Eurostat publiée en mai 2024, portant sur 2023, montrait de son côté que les 20-64 ans travaillaient en moyenne 36 heures par semaine en Europe, soit exactement le niveau de la France. L’Allemagne était à 34 heures, la Pologne à 39 heures et la Turquie à 44 heures.
Pour le sociologue Denis Colombi, cette focalisation sur le temps produit une abstraction du travail réel :
La question de la valeur travail n'est jamais posée qu'en termes moraux. Il faut être pour ou contre. Il faut savoir si, dans l’abstrait, le travail c’est bien ou pas.
Denis Colombi
L’emploi traité comme marché plus que comme condition sociale
Plusieurs médias se positionnent aussi comme intermédiaires directs du marché du travail. Le Figaro commercialise des espaces internet à des agences d’intérim pour y diffuser des annonces. TF1 mène depuis 2015, par intermittence, l’opération « Une semaine pour l’emploi » avec France Travail. C8 diffuse Job pour jeunes : objectif boulot. France Info organise depuis 2013 « C’est mon boulot, des clés pour réussir », avec une forte présence de dirigeants, de responsables d’école et de représentants d’entreprises.
Cette approche accompagne aussi les politiques publiques. Depuis le 1er janvier 2025, près de 2 millions de bénéficiaires du RSA sont automatiquement inscrits à France Travail et doivent justifier de 15 heures d’activité hebdomadaire pour conserver l’allocation. Le dispositif a souvent été présenté sous l’angle de son efficacité. Un bilan associatif des expérimentations recense pourtant des dérives :
- substitution à de vrais emplois ;
- travail gratuit ;
- contrôle social de l’intimité ;
- aggravation des radiations et du non-recours.
Le travail concret, angle mort persistant
À l’inverse, les conditions de travail restent peu visibles. Les dividendes ont dépassé 98 milliards d’euros en 2024, mais les licenciements et les travailleurs licenciés font rarement la une des médias nationaux. La condamnation définitive de Bouygues, en janvier 2021, pour recours à du travail dissimulé sur le chantier de l’EPR de Flamanville, avec notamment 460 travailleurs roumains et polonais embauchés illégalement et une centaine d’accidents du travail non déclarés, a très peu été relayée dans les médias généralistes.
La sous-représentation des classes populaires à l’écran accentue encore ce déséquilibre. Le baromètre Arcom pour 2022 indique que les cadres, professions libérales et chefs d’entreprise représentent 61 % des personnes visibles à la télévision, alors qu’ils ne constituent que 10 % de la population. Les ouvriers, eux, pèsent 12 % de la population mais seulement 2 % des personnes visibles. Entre 2013 et 2023, la part cumulée des employés et ouvriers représentés à l’écran est passée de 16 à 8 %.
Ce décalage touche aussi la manière de parler du travail. Le 9 novembre 2024, dans Quelle époque, Louisa ARB, auxiliaire de vie au cœur du film Au boulot, n’a parlé qu’une minute et 37 secondes sur un segment de 30 minutes. Elle résumait sa revendication en une phrase : « Je lui demanderais, la première chose, c’est un vrai statut. On n’a pas de statut. »
Mathieu Lépine, auteur de L’hécatombe invisible, rappelle l’ampleur de cet angle mort :
Tous les jours quelqu'un est mutilé par une machine, tous les jours quelqu'un meurt au travail.
Mathieu Lépine
En 2023, le terme « accident du travail » n’a été prononcé que 13 fois dans cinq des principaux journaux télévisés. Une rareté qui dit, à elle seule, ce que l’information dominante choisit de montrer du travail — et ce qu’elle laisse hors champ.