France Travail généralise le recrutement par le sport, entre promesse d’embauche et logique de contrôle
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Avec « Du stade vers l’emploi », France Travail réunit chômeurs et recruteurs dans des épreuves sportives anonymes avant un job dating. Une autre façon de candidater, le dispositif suscite des critiques sur son utilité réelle, son caractère contraignant et les formes de tri qu’il introduit.
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France Travail déploie à l’échelle nationale « Du stade vers l’emploi », un dispositif de recrutement par le sport où demandeurs d’emploi et recruteurs sont mélangés dans les mêmes équipes sans connaître leurs statuts respectifs avant la fin des épreuves. Une manière de « candidater autrement », ce format est désormais utilisé bien au-delà de ses premières expérimentations, avec près de 600 opérations prévues chaque année. Mais son fonctionnement concret, comme les critiques qu’il suscite, met en lumière une autre évolution : l’imbrication croissante entre accompagnement des chômeurs et contrôle de leur disponibilité.
Une journée de recrutement sans offres détaillées en amont
Une session organisée autour du breakdance a réuni une cinquantaine de chômeurs. Avant la journée sur place, les participants avaient été convoqués à une visioconférence de préparation. Sur place, ils devaient signer une feuille de présence ainsi qu’une autorisation de droit à l’image, facultative.
La journée a commencé vers 9 heures par une longue attente dans un hall, avec café et petits fours, avant une descente dans une salle de spectacle où la directrice de l’agence a présenté l’événement comme « l’opportunité pour vous de candidater autrement ». La matinée a ensuite été consacrée à l’apprentissage d’une chorégraphie de breakdance pendant environ une heure et demie, puis à des battles sur scène. Des personnes âgées sont restées assises durant toute la séance. Des adolescents étaient aussi présents dans la salle. Des salariés de France Travail occupaient le premier rang pour assurer l’ambiance.
Ce n’est qu’après ces épreuves que les recruteurs étaient révélés. Chaque équipe devait identifier « l’employeur caché » présent parmi ses membres. Une fois démasqués, les employeurs présentaient leur entreprise, avant une séquence de job dating sous forme d’entretiens courts dans des salles séparées.
Les participants n’avaient pas reçu d’informations précises avant la journée sur les offres, les fiches de poste ou les profils recherchés. Cette absence d’information a été contestée par des demandeurs d’emploi, qui jugeaient inutile de se déplacer sans savoir si les postes correspondaient à leur profil et demandaient la communication des liens vers les offres.
France Travail revendique pourtant ce principe comme un moyen de « casser les barrières » entre recruteurs et chômeurs. Une responsable a expliqué qu’elle avait été « directement appelée par [son] prénom parce qu’on avait fait des épreuves ensemble » et a jugé cela « très enrichissant ». L’objectif affiché n’est pas un recrutement immédiat, mais un premier contact susceptible de déboucher plus tard sur un entretien d’embauche.
Une généralisation appuyée par l’héritage des JO
Le dispositif a été lancé en 2019, à l’époque de Pôle emploi. L’initiative est attribuée au président de la ligue d’athlétisme des Hauts-de-France. La première édition, organisée à Lille, reposait déjà sur le même schéma : venir « en survêtement », pratiquer une activité sportive anonymement, déjeuner ensemble, puis participer à un job dating. Son extension nationale a été portée par la dynamique des Jeux olympiques de Paris 2024, au titre de leur « héritage » social. Plusieurs millions d’euros ont été inscrits dans le projet de loi de finances pour 2024, avec près de 600 opérations par an planifiées dans toute la France, pour un total annoncé d’environ 250 000 chômeurs concernés. Plus de 2 500 demandeurs d’emploi avaient déjà participé à ce type de journée au moment des faits rapportés.
Un impact discuté et des critiques sur le contrôle
France Travail met en avant un taux de 60 % de retour à l’emploi dans les six mois suivant une participation. Ce chiffre est contesté, car il correspondrait au niveau moyen de retour à l’emploi en France sur la même période, sans permettre d’isoler un effet propre du dispositif.
François Le Yondre, sociologue du sport à l’université de Rennes, distingue les effets possibles de pratiques sportives répétées sur le long terme et les expériences ponctuelles comme « Du stade vers l’emploi ». Il rappelle que des séances régulières peuvent, dans certains cas, réduire l’isolement social ou compenser certains effets du déclassement, mais que les expériences courtes « ne transforment pas profondément les individus » faute de répétition et d’habituation. « Ce n’est pas le sport qui va changer les vies », dit-il, renvoyant les difficultés sociales à « des facteurs structurels ».
Pour Claire Vivès, sociologue spécialiste du chômage et co-autrice de Chômeurs, vos papiers !, le développement de ces journées s’inscrit dans l’évolution des missions de France Travail depuis le 1er janvier 2024. Elle souligne que l’institution s’est vu confier une mission de contrôle des chômeurs et que les outils d’accompagnement deviennent aussi des outils de contrôle.
Le nombre de contrôles est passé de 200 000 en 2017 à 600 000 en 2024, avec un objectif de 800 000 en 2027. Claire Vivès relève que le caractère volontaire de « Du stade vers l’emploi » est « largement discutable » : certains participants s’inscrivent eux-mêmes, d’autres le sont par leur conseiller, et une absence après inscription peut déclencher un contrôle.
Elle cite aussi la « suspension remobilisation », une sanction qui permet de suspendre l’allocation si la recherche d’emploi est jugée insuffisante, le temps d’imposer un programme de remobilisation assorti d’obligations. Dans ce cadre, une activité comme une matinée de breakdance pourrait devenir une condition pour lever la sanction et retrouver ses allocations. Elle estime que l’organisation actuelle de l’accompagnement repose sur l’idée que les demandeurs d’emploi ne disposent pas librement de leur temps et que France Travail peut les mobiliser une journée entière, y compris pour un événement sans offre adaptée à leur recherche.
Claire Vivès estime également que la loi pour le plein emploi marque « une rupture historique » en ne traitant pas explicitement des discriminations à l’embauche, contrairement aux traditions antérieures du service public de l’emploi. Claire Vivès estime aussi que ce type de dispositif favorise une évaluation comportementale des candidats sous couvert de « valeurs du sport ». Une consigne a été donnée aux personnes en situation de handicap de participer autrement, par exemple en encourageant leur équipe. À ses yeux, ce format permettrait aussi à des entreprises de réunir plusieurs dizaines de chômeurs au même endroit et de les observer sans être identifiées comme recruteurs, afin de sélectionner des candidats sans avoir à justifier leurs critères. Elle rappelle que la prévention des discriminations à l’embauche occupait auparavant une place explicite dans les missions du service public de l’emploi, et juge que cet enjeu devrait être une priorité de France Travail. Dans cette logique, un refus de participer peut être interprété comme un manque de volonté, exposant les chômeurs à une double contrainte : le risque de sanction par France Travail et le risque de ne pas être recrutés par une entreprise.