Doctolib, de la prise de rendez-vous à l’IA : la nouvelle étape d’un géant sous pression
Avec plus de 50 millions d’utilisateurs en France et 320 000 soignants, Doctolib domine largement son marché. Mais sa montée en puissance s’accompagne de contentieux sur la concurrence, de tensions sociales internes et de nouvelles questions sur l’usage des données de santé.
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Doctolib a changé d’échelle en une décennie. Née en 2013 autour de la prise de rendez-vous médicaux, l’entreprise revendique aujourd’hui plus de 50 millions d’utilisateurs en France, 320 000 soignants et le stockage des données médicales de plus de 90 millions de patients européens. Devenue en 2022 la plus grosse licorne française, valorisée alors à 3,6 milliards d’euros, elle a réalisé 384 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025 et atteint l’équilibre financier en octobre 2025, après avoir accumulé plus de 670 millions d’euros de pertes depuis sa création.
L’outil s’est installé dans les usages des patients comme des cabinets médicaux. Pour les usagers, il centralise rendez-vous, documents médicaux et informations personnelles de santé. Pour les praticiens, il combine agenda, logiciel médical, facturation, échanges avec les confrères et transmission aux mutuelles comme à la Sécurité sociale.
Dans une maison de santé, le docteur Moiti chiffre le gain de temps à « à peu près deux à cinq minutes » par consultation, soit presque une heure par jour avec « vingt-cinq ou trente » consultations. Mais cette organisation a un coût : il évalue à 20 520 euros par an la facture totale pour cinq médecins, entre l’agenda de prise de rendez-vous et les options du logiciel. Il souligne que Doctolib est « loin d’être le moins cher ».
Une croissance accélérée
L’ascension du groupe repose sur plusieurs séquences clés. En juin 2016, Doctolib remporte un appel d’offres de l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris. En juillet 2018, l’entreprise rachète son principal concurrent MonDocteur pour 50 millions d’euros. Puis, en janvier 2021, la campagne de vaccination contre le Covid-19 lui donne une visibilité sans précédent : jusqu’à 20 000 nouveaux rendez-vous y sont alors pris toutes les minutes, et plus d’un million de rendez-vous ont été pris sur le site un vendredi. Neuf ans après sa création, la plateforme détient plus de 70 % de part de marché en France.
Cette expansion s’est aussi appuyée sur un démarchage commercial intensif. Olivier Atal, commercial chez Doctolib en 2017, décrit un travail de prospection cabinet par cabinet dans le quart nord-est de Paris, avec des objectifs de contrats mensuels directement liés aux commissions. Il parle d’« une école de vente extraordinaire », tout en reconnaissant avoir parfois « dépassé la petite ligne entre le mec qui est ambitieux et le mec qui est insistant ».
Des pratiques commerciales sanctionnées
La domination de Doctolib a débouché sur un contentieux avec l’Autorité de la concurrence. Dans ses premiers contrats, l’entreprise avait inséré une clause d’exclusivité interdisant à ses abonnés de recourir à des services concurrents pendant la durée du contrat. L’autorité a jugé cette clause illégale. Dans son rapport, elle reproche à Stanislas Niox-Château de l’avoir maintenue sciemment et cite deux phrases écrites en interne : « Je pense qu’il faut stratégiquement la garder » et « Si un concurrent arrive demain et que la clause nous permet de ralentir son développement, alors il peut-être bien de la garder. » Doctolib affirme que cette clause a été supprimée.
L’Autorité de la concurrence reproche aussi au groupe le rachat de MonDocteur en 2018 dans le but de verrouiller le marché et d’éliminer la concurrence. En novembre 2025, Doctolib a été condamné à une amende de 4 665 000 euros pour abus de position dominante. L’entreprise a fait appel et dénonce une procédure « exclusivement à charge ».
Pour certains praticiens, cette position dominante a des effets concrets. Un médecin utilisateur d’une plateforme concurrente explique qu’il reçoit moins facilement des comptes-rendus de confrères faute d’être référencé sur Doctolib. Il estime que la plateforme « remplit quasiment la mission d’un service public ».
Pression interne et rentabilité
La réussite économique de l’entreprise s’accompagne de tensions sociales. Des salariés actuels ou anciens décrivent une forte pression, des burn-out et des départs. Un salarié affirme : « On est quatre à avoir fait un burnout dans mon équipe. J’ai fini par démissionner. » Plusieurs rapports internes confidentiels consultés corroborent ce malaise. Une expertise commandée par les représentants du personnel note que « la philosophie de la performance existe depuis le premier jour chez Doctolib ».
Les indicateurs sociaux se sont dégradés. Alors que les effectifs ont légèrement baissé en France, les absences pour maladie ont plus que doublé en trois ans. En 2025, « un salarié sur cinq » quitte l’entreprise ; les démissions représentent « 46 % des départs ». Un audit commandé par la direction sur les risques psychosociaux indique que « 45 % des salariés » ressentent un niveau de stress fort ou très fort et que « 51 % des salariés » ne s’estiment pas en bonne santé mentale, en partie pour des raisons professionnelles.
Le 28 janvier 2026, l’Inspection du travail a effectué une visite et demandé à l’entreprise de distinguer plus clairement l’évaluation de la charge de travail de celle de la performance. Doctolib reconnaît être « une entreprise exigeante » et dit avoir engagé plusieurs chantiers d’amélioration de la qualité de vie au travail.
Données de santé et virage vers l’intelligence artificielle
Doctolib concentre désormais une masse considérable de données médicales, juridiquement placées sous la responsabilité des praticiens, l’entreprise étant sous-traitante. Elles sont soumises au RGPD et ne peuvent être utilisées sans consentement explicite du patient. Cette concentration attire aussi les cybercriminels. Doctolib affirme réinvestir 10 % de son chiffre d’affaires dans la sécurité, soit quelques dizaines de millions d’euros par an, avec 20 employés dédiés à cette mission. Son directeur de la cybersécurité, Cédric Voisin, indique que les patients signalent « 1 500 tentatives de phishing par an ».
L’entreprise cherche désormais de nouveaux relais de croissance dans l’intelligence artificielle. Elle commercialise un « assistant de consultation » à 79 euros TTC par mois, en plus des abonnements existants, ainsi qu’un assistant personnel de santé destiné aux parents, facturé 4,99 euros. L’objectif est d’augmenter le chiffre d’affaires sans dépendre seulement de nouveaux abonnements médecins, en vendant des outils aux praticiens et, pour la première fois, des services payants aux patients.
Ce virage met au premier plan l’information préalable des patients et l’usage des données de santé. L’enregistrement de consultations par l’assistant de consultation interroge sur l’information préalable des patients. Juliette Alibert, avocate de l’association InterHop, estime que cela « change la relation de soin » et rappelle que les médecins sont « garants du secret médical » mais « pas assez formés » à ces usages. Elle affirme aussi avoir constaté, dans les paramètres du logiciel médecin, une case permettant à Doctolib d’utiliser des données de santé, ce que l’entreprise conteste en assurant qu’elle n’est « jamais cochée par défaut ».
À l’été, des utilisateurs ont reçu un courriel les informant d’un projet de recherche en santé par intelligence artificielle s’appuyant sur leurs données démographiques et de santé. Doctolib assure respecter la réglementation et précise que la distinction entre recherche et amélioration des produits commerciaux sera mieux reflétée dans une prochaine mise à jour de sa politique de protection des données. L’exploitation de ces données est désormais au cœur de sa stratégie.