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Santé Enquête

Amiante : l’interdiction partielle ne suffit pas à enrayer un risque sanitaire mondial

Interdit dans une partie des pays industrialisés, l’amiante continue de provoquer entre 100 000 et 120 000 morts par an. Bâtiments contaminés, mines encore actives, déchets mal gérés et recyclage informel prolongent l’exposition bien au-delà des interdictions adoptées en Europe.

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L’amiante reste à l’origine d’un risque sanitaire mondial de grande ampleur, malgré son interdiction dans une partie des pays industrialisés. L’Organisation mondiale de la santé lui attribue entre 100 000 et 120 000 morts par an et la moitié des maladies professionnelles. Longtemps utilisé dans la construction, les transports, les équipements publics et de nombreux objets du quotidien, ce matériau continue d’exposer des populations très différentes : habitants d’immeubles anciens, travailleurs du désamiantage, policiers, riverains d’anciennes mines, ouvriers du démantèlement naval ou salariés de sites encore en activité.

Sa dangerosité est connue de longue date. Documentée depuis 1930, elle n’a pourtant conduit qu’à des interdictions tardives : l’Allemagne en 1993, la France en 1997, puis l’Union européenne en 2005. Entre-temps, l’amiante a été massivement intégré aux bâtiments à partir des années 1950. Les maladies liées à cette exposition apparaissent souvent après un délai très long : « 10 ans, c’est le minimum avant de voir apparaître ces maladies. Mais elles surgissent le plus souvent au bout de 30 ou 40 ans et même encore après. »

Les fibres, jusqu’à 500 fois plus fines qu’un cheveu, pénètrent profondément dans les poumons. Elles peuvent provoquer asbestose, cancer du poumon et mésothéliome, un cancer de la plèvre. L’essoufflement, la toux sèche ou l’hippocratisme digital figurent parmi les symptômes évoqués. Ce décalage entre exposition et maladie entretient une sous-déclaration durable des cas.

Un héritage massif dans les bâtiments et les déchets

En Europe, l’interdiction n’a pas mis fin au problème, car l’amiante demeure présent dans un parc immobilier immense. En France, son retrait complet demanderait encore « des dizaines et dizaines d’années », voire « plus de 100 ans » pour l’ensemble des matériaux amiantés, pour un coût évalué à des centaines de milliards d’euros. Le désamiantage impose des procédures lourdes : aspiration d’air, douches de décontamination, traitement de l’eau, filtres, entrées d’air et mesures permanentes des fibres. Dans la banlieue de Toulouse, la société Aléa Contrôle forme 900 agents par an à ces opérations.

À Badia del Vallès, dans la banlieue de Barcelone, 100 % des bâtiments contiennent de l’amiante. Cette commune, construite entre 1973 et 1975, compte quelque 200 barres d’immeubles revêtues de plaques en fibrociment, y compris l’église du centre-ville. Le matériau devient dangereux lorsqu’il se casse ou se détériore. Le chantier de désamiantage a commencé, mais son coût total est estimé à 20 millions d’euros. En 15 ans, une trentaine d’immeubles seulement ont été traités ; plus de 170 restent à désamianter.

D’autres sites rappellent que l’exposition ne concerne pas seulement le logement. À Berlin, un centre d’entraînement du commando des forces spéciales contenait des panneaux d’amiante dans ses murs latéraux. Les tirs répétés ont endommagé les parois et dispersé des fibres dans un bâtiment insuffisamment ventilé. Quatre cents policiers ont signalé des problèmes de santé liés à ce site. En Haute-Corse, à Canari, les ruines de l’ancienne plus grande mine d’amiante française restent une zone polluée à accès interdit, surveillée pour prévenir tout effondrement susceptible de relâcher des fibres dans l’air.

Production maintenue et expositions déplacées

Seuls 67 États ont interdit l’amiante. Une poignée de pays continue à en produire et à l’exporter, notamment la Chine, le Kazakhstan et surtout la Russie, premier producteur et exportateur avec 600 000 tonnes exportées chaque année. À Asbest, en Sibérie, le combinat Ouralasbest exploite la plus grande mine du monde. Elle produit à elle seule un quart de l’amiante chrysotile mondial et emploie régulièrement 8 500 personnes.

Des accusations portent sur des conditions de travail dégradées et sur une reconnaissance insuffisante des maladies professionnelles. Natalia Krylova, ancienne salariée du combinat et élue communiste à la douma locale, affirme : « Il néglige les normes de sécurité. Il n’y a plus de liste des produits dangereux. Les critères de dangerosité des emplois ont changé. » Un ancien travailleur du forage décrit une exposition directe à la poussière sans protection.

Au Bangladesh, l’exposition prend une autre forme. À Chittagong, des cargos et supertankers sont démantelés sur les plages par des ouvriers souvent dépourvus de gants, de masques et d’équipements adaptés. Une estimation évoque 50 000 ouvriers sur ces chantiers et environ 33 % d’entre eux souffrant d’asbestose. L’amiante récupérée est ensuite réutilisée, notamment à Dhaka, dans la construction et la fabrication de fours domestiques, avec des stocks entreposés à l’air libre près d’habitations précaires.

Reconversions difficiles et controverses sanitaires

Au Québec, l’ancienne ville minière d’Asbestos, rebaptisée Val-des-Sources, cherche à se reconvertir. Mais l’héritage minier reste omniprésent : les haldes contiennent encore des restes d’amiante et du magnésium. Des projets industriels misent sur l’extraction de ce métal à partir de quelque 200 millions de tonnes de résidus, tandis que la municipalité développe des projets urbains et touristiques autour de l’ancien puits minier transformé en lac.

Cette reconversion coexiste avec des alertes sanitaires. L’Institut national de la santé publique indique que les habitants vivant à proximité des mines sont quatre fois plus touchés par les maladies liées à l’amiante que le reste du Canada. Daniel Green, membre du Parti Vert, affirme avoir identifié jusqu’à 40 % de fibres d’amiante dans une halde. Des prélèvements de sédiments analysés au laboratoire ITGA ont conduit un analyste à conclure : « Donc là, c’est que du chrysotile. »

En Colombie, l’amiante est interdit depuis janvier 2022. À Sibaté, près de la principale unité de production d’Eternit, Juan Pablo Ramos Bonila et Benjamin Lisanuc disent avoir identifié après six ans de travail « un cluster de mésothéliome », avec des cas nombreux, jeunes et une surreprésentation des femmes, qu’ils relient à une exposition environnementale probable. Eternit nie toute responsabilité dans la mort d’Anna Cecilia Niño Robles, devenue une figure de la lutte pour l’interdiction avant son décès.

Une gestion encore incomplète

La gestion des déchets amiantés reste un point de blocage majeur. L’enfouissement demeure la solution la moins chère et la plus répandue. En Allemagne, l’une des plus grandes décharges de déchets spéciaux d’Europe reçoit chaque année entre 8 000 et 10 000 tonnes d’amiante. Ailleurs, des riverains dénoncent des stockages à ciel ouvert et des transferts transfrontaliers mal acceptés. Dans le Brandebourg, un ancien entrepreneur affirme avoir recensé environ 130 sites de décharge illégale ou d’entreposage, pour près de 5 millions de tonnes de déchets, dont une grande quantité d’amiante.

Des alternatives existent, mais elles restent marginales. Dans le sud de la France, une entreprise traite 6 000 tonnes de déchets par an en les broyant puis en les faisant fondre pour détruire l’amiante. La roche vitrifiée obtenue peut être réutilisée pour des routes. Ce procédé coûte toutefois cinq à six fois plus cher que l’enfouissement et ne concerne que 2 % des déchets produits par les chantiers français.

Au niveau mondial, 1,2 million de tonnes d’amiante continuent d’être vendues chaque année, tandis que l’Asie absorbe 60 % de la production. L’amiante n’est donc pas seulement un héritage du passé industriel : c’est aussi une matière encore extraite, commercialisée, recyclée et dispersée, avec des effets sanitaires et environnementaux appelés à durer pendant des décennies.