À La Guiche, la défense d’un hôpital local ravive la question des fermetures de lits
Dans cette commune de Saône-et-Loire, la mobilisation contre la suppression envisagée de 15 lits de soins de suite et de réadaptation remet au premier plan plus de vingt ans de restructurations hospitalières, sur fond de pénurie de personnel et de tensions durables à l’hôpital public.
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À La Guiche, commune de 624 habitants en Saône-et-Loire, la mobilisation pour préserver l’hôpital local a réuni plus de 250 personnes autour de la maire Jocelyne Mollet, élue en juillet 2020. L’établissement comprend un EHPAD et 60 lits de soins de suite et de réadaptation, utilisés notamment par des personnes âgées après un accident ou une opération. En 2021, un audit lancé par la direction a préconisé le transfert de la cuisine à 60 kilomètres et la suppression de 15 de ces 60 lits, au motif qu’il manquerait des lits à Chalon-sur-Saône.
Les élus locaux contestent cette perspective. Les 60 lits de La Guiche affichent un taux d’occupation moyen de 88 %. Ils soulignent aussi les conséquences concrètes pour l’accès aux soins : des habitants vivant à 15 kilomètres de La Guiche devraient, en cas de réduction de l’offre, parcourir 40 kilomètres. Jocelyne Mollet affirme : « On mettra tout en œuvre pour maintenir l’hôpital de la Guiche en l’état. » Elle ajoute : « Je refuse absolument de parler de chiffres. Je veux qu’on parle d’humain et dans l’hôpital c’est de l’humain, c’est pas des chiffres. »
La maire rappelle également que l’hôpital de La Guiche a servi de site post-Covid-19 et juge « pas honnête » l’annonce de la suppression de 15 lits intervenue pratiquement au moment de la fermeture de cette unité.
Une tendance nationale ancienne
Le cas de La Guiche s’inscrit dans un mouvement plus large de réduction des capacités d’hospitalisation. Depuis plus de vingt ans, environ 4 000 lits sont supprimés chaque année dans l’hôpital public. Depuis 2003, le nombre de lits d’hospitalisation à temps complet est passé de 468 000 à 386 000 en 2020, soit 82 000 lits en moins.
Pendant l’épidémie de Covid-19, des projets de fermetures ont continué d’être recensés. Une enquête de Basta! relevait notamment 75 lits de psychiatrie menacés à Lyon, une cinquantaine de lits déjà fermés à Créteil, 100 lits d’hospitalisation complète appelés à disparaître à Limoges, entre 150 et 200 à Tarbes et Lourdes, 230 à Marseille, 350 à Tours, et entre 300 et 600 lits qui devaient être perdus en Essonne avec la fusion de trois hôpitaux au profit d’un nouvel établissement.
Depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron, plus de 17 000 lits d’hospitalisation complète ont été fermés. Début 2022, François Ruffin a interpellé le ministre de la santé sur ces suppressions en pleine crise sanitaire. Il affirmait : « En 2017, vous avez fermé 4 900 lits. En 2018, 4 200 lits. En 2020, 5 700 lits fermés. »
Réformes de gestion et contraintes budgétaires
La réorganisation de l’hôpital public remonte au début des années 2000. Après la canicule de 2003, le plan Hôpital 2007 a poussé les hôpitaux à s’endetter auprès du secteur privé et a introduit la tarification à l’activité. La plupart des séjours hospitaliers se sont alors vu attribuer des tarifs par le gouvernement : 3 700 euros pour un accouchement par voie basse sans complication, 71 000 euros pour une transplantation pulmonaire de niveau 4.
Le système a été mis en place entre 2005 et 2006, avec la contribution de Jean Castex, alors en poste au ministère de la santé, puis généralisé en 2008 par Roselyne Bachelot, alors ministre de la santé. La même année, une autre réforme portée par Nicolas Sarkozy et Roselyne Bachelot-Narquin a renforcé les pouvoirs du directeur d’établissement. Nicolas Sarkozy résumait alors cette logique en déclarant : « Il faut à l’hôpital public un patron et un seul. Excusez-moi, ce patron, c’est le directeur. »
À partir de 2010, la progression de l’ONDAM, l’objectif national de dépenses d’assurance maladie, a été fortement contenue. Depuis une dizaine d’années, elle augmente en moyenne de 2,5 % par an, alors que les besoins de soins progressent de 4,5 % par an avec le vieillissement de la population, l’essor des maladies chroniques et la désertification médicale. Dans le même temps, pour assurer 19 % de soins en plus en dix ans, les effectifs hospitaliers n’ont augmenté que de 3,7 %. En 2010, Nicolas Sarkozy a aussi gelé les salaires de toute la fonction publique, y compris ceux des personnels hospitaliers.
Des services sous tension
Cette contraction des moyens a alimenté un fonctionnement à flux tendu. Le développement de l’ambulatoire a créé 31 000 places depuis 2003, sans compenser la disparition des lits d’hospitalisation classique. Dans les services, les patients restant hospitalisés sont souvent plus lourds à prendre en charge.
Aux urgences, le manque de lits rend les hospitalisations plus difficiles. Le plan Hôpital en tension, déclenché notamment au CHU de Nice lors d’une affluence de patients grippés, signifie qu’il n’y a plus assez de places et que des patients peuvent être soignés sur des brancards dans les couloirs. Une infirmière ayant soigné des enfants pendant quatre ans aux urgences d’un hôpital parisien décrit cette réalité et les conséquences sur les soins.
La crise du Covid-19 a encore révélé cette fragilité. Entre mars et juillet 2020, plus de 100 000 malades ont afflué à l’hôpital et un million d’hospitalisations ont été annulées ou reportées en quelques semaines. En région parisienne ou dans le Grand Est, les services de réanimation ont débordé. Dans les EHPAD, près de 15 000 résidents ont perdu la vie.
Après le Ségur, une crise persistante
En juillet 2020, le gouvernement a annoncé, dans le cadre du Ségur de la santé, plus de 8,5 milliards d’euros pour revaloriser les salaires, ainsi que des mesures d’organisation. Fin 2021, le gouvernement défendait un effort de 19 milliards d’euros pour l’investissement et 9 milliards pour les rémunérations. Mais ce total incluait aussi la reprise de dette des hôpitaux annoncée en 2019, des investissements destinés aux EHPAD et 2 milliards d’euros pour la transition numérique. Sur les crédits restants, 1,5 milliard seulement était destiné aux investissements courants dans les établissements.
Malgré ces annonces, la crise d’attractivité a perduré. À l’automne 2021, entre 20 000 et 100 000 lits étaient fermés faute de personnel dans les hôpitaux publics, au moment où une cinquième vague de Covid-19 les remettait sous pression. Une étude publiée en janvier 2022 indiquait que 15 % des infirmiers envisageaient de démissionner dans les douze mois.
À La Guiche, la défense de 15 lits résume ainsi une tension qui dépasse largement l’échelle d’une commune rurale : celle d’un système hospitalier où la réduction des capacités, les contraintes budgétaires et les difficultés de recrutement se rejoignent désormais au chevet des patients.