Un quart des lycéens travaillent pendant l’année scolaire, avec un risque accru au-delà de dix heures par semaine
Une enquête menée auprès de plus de 6 000 élèves met en lumière l’ampleur du travail salarié au lycée, particulièrement en voie professionnelle. Nécessité financière, horaires difficiles, fatigue, absentéisme : ces emplois pèsent sur la scolarité et restent souvent peu visibles dans les établissements.
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Environ un quart des lycéens exercent une activité rémunérée pendant l’année scolaire, et cette proportion atteint un élève sur trois dans les lycées professionnels. C’est le constat d’une enquête menée au printemps par des universitaires du centre Émile-Durkheim à Bordeaux et du Laboratoire d’économie et de sociologie du travail à Aix-en-Provence auprès de plus de 6 000 élèves.
L’étude décrit une réalité très hétérogène : emplois déclarés ou informels, travail familial, restauration, livraison, vente, baby-sitting. Pour une partie des élèves, il s’agit d’un appoint ; pour d’autres, d’une ressource indispensable pour payer des dépenses courantes, l’internat, les fournitures scolaires, le permis de conduire ou le loyer.
Léa Guichard, doctorante en sociologie et membre de l’équipe de recherche, souligne que la nécessité économique est une raison majeure de cette activité salariée. Elle y ajoute la recherche d’autonomie, l’épargne ou encore la volonté de valoriser une expérience sur Parcoursup. Elle insiste aussi sur une dimension sociale marquée : les lycéens ne travaillent pas tous pour les mêmes raisons, ni avec les mêmes marges de choix.
À Paris, Anujin, lycéenne, travaille environ dix heures par semaine comme serveuse pour acheter ses fournitures scolaires et aider sa mère, qui l’élève seule. « Notre situation financière est compliquée, ce revenu complémentaire est indispensable », dit-elle. À Périgueux, Méline, aujourd’hui bachelière, a travaillé tous les week-ends pendant ses années de lycée dans la restauration rapide, en grande surface ou dans des restaurants, pour financer son internat, ses courses et son permis.
Des horaires qui empiètent sur la scolarité
L’enquête indique que 45 % des élèves concernés ont des difficultés à aménager leurs horaires. Elle relève aussi que la situation se complique au-delà de dix heures de travail par semaine.
Les témoignages recueillis montrent des journées longues et une fatigue persistante. Egan, originaire d’Ivry-sur-Seine, a travaillé cinq jours par semaine comme serveur pendant sa terminale STMG en 2025-2026, après avoir quitté le domicile familial et dû payer son loyer.
« J’arrivais à 18 heures et je repartais à 23 heures ou minuit, j’étais tout le temps fatigué. »
Egan
Il dit avoir parfois séché les cours et envisagé d’abandonner le lycée avant d’y renoncer.
Manon, 17 ans, travaille 52 heures par mois en restauration rapide depuis son entrée en première. « Je n’ai plus le temps de réviser et je suis très fatiguée », explique-t-elle. De son côté, Dhargye, élève de terminale professionnelle métiers de l’électricité, dit organiser son emploi du temps en fonction « du niveau d’importance des cours » et avoir manqué trente heures au premier semestre.
Dans les établissements, le travail des lycéens reste souvent peu visible. Gérard Heinz, proviseur d’un lycée professionnel à Cholet et membre du SNPDEN-Unsa, estime que les situations les plus critiques sont repérées, mais que beaucoup d’autres passent « sous les radars ». Thomas Lancelot, CPE au lycée Jacques-Decour à Paris et secrétaire académique du Snes, indique que l’activité salariée n’est souvent découverte qu’à travers l’absentéisme ou la fatigue en classe.
Un cadre légal et des situations parfois irrégulières
La loi autorise le travail à partir de 16 ans. Dès 14 ans, il est possible pendant les vacances scolaires avec l’accord de l’inspection du travail. Le travail après 22 h 30 est interdit avant 18 ans. Les mineurs peuvent être rémunérés à 80 % du SMIC avant 17 ans et à 90 % ensuite.
Certaines situations décrites s’en écartent. Dhargye, 17 ans, affirme travailler comme serveur et livreur dans un restaurant japonais de 18 heures à 23 heures en semaine, et jusqu’à minuit le week-end. Il assure être payé en partie au noir, à 6,50 euros de l’heure, soit moins que le minimum légal qu’il chiffre à 9,74 euros net. « Mon patron profite du fait que je sois mineur », dit-il.
L’enquête relève par ailleurs que les emplois occupés sont, pour la plupart, précaires, notamment dans la restauration rapide et la livraison. Elle mentionne aussi d’autres formes de travail, moins visibles, comme l’aide familiale non rémunérée et le travail domestique. Sophie, professeure dans un lycée professionnel du Val-de-Marne et déléguée CGT, rapporte ainsi des cas d’élèves aidant leur père artisan sur les chantiers le week-end et pendant les vacances, sans rémunération.
Un accès inégal à l’apprentissage
Une partie du personnel éducatif met en cause l’injonction ministérielle à la professionnalisation précoce des élèves. Carole, surveillante dans un lycée parisien, juge que « les gamins sont poussés à se professionnaliser super jeunes ». Léa Guichard dit avoir observé un « phénomène de captation de certains élèves par les entreprises », notamment dans les lycées professionnels.
L’apprentissage est présenté par le gouvernement comme un mode d’insertion professionnelle encadré et reconnu, mais seule une minorité de lycéens y accède. Dhargye dit avoir cherché une alternance sans succès. Sophie estime que « les élèves qui réussissent à entrer en apprentissage sont ceux issus des classes sociales stabilisées ». Gérard Heinz observe que les autres doivent souvent se contenter d’un travail « complètement alimentaire ».
Des réponses encore limitées
Face aux risques de décrochage, les établissements gèrent souvent au cas par cas. Egan affirme que son lycée s’est montré « compréhensif » en lui donnant du travail de rattrapage lors de ses absences matinales. Mais le travail ne figure pas parmi les motifs valables d’absence ou de retard, et certains personnels disent manquer de cadre.
Mediapart rapporte que le ministère de l’Éducation nationale, sollicité sur le sujet, a renvoyé vers l’étude académique publiée au printemps. Le coordinateur de la recherche, Thierry Berthet, appelle à mettre en place des formations.
Plusieurs pistes sont proposées par les personnels concernés. Sophie, au nom de la CGT, demande la création d’une « allocation d’études » pour chaque lycéen. Gérard Heinz plaide pour une réglementation limitant le nombre d’heures des contrats de travail parallèlement au temps scolaire. Derrière ces propositions, un même constat : pour une partie des élèves, le travail n’est pas un simple complément, mais une contrainte durable qui s’ajoute aux exigences du lycée.