Panoramag
Politique Analyse

Pluralisme, « liberté d’expression » : comment des médias et des responsables politiques banalisent les thèmes de l’extrême droite

De Radio France à BFM TV, en passant par des ministres du gouvernement, le même argument revient : ouvrir l’espace public à « toutes les opinions ». Derrière ce vocabulaire du pluralisme, des références, des thèses et des formulations issues de l’extrême droite gagnent pourtant en légitimité.

Lecture audio — Écoutez votre article comme un podcast.

Le mot revient partout : pluralisme. À Radio France pour justifier l’arrivée d’un ancien de Valeurs actuelles à France Inter, sur BFM TV pour défendre un entretien sans réelle contradiction avec Sarah Knafo, chez des ministres pour revendiquer le droit de débattre de notions forgées ou recyclées par l’extrême droite. En quelques semaines, plusieurs épisodes ont montré comment la banalisation de ses thèmes progresse, non plus à la marge, mais au cœur d’institutions médiatiques et politiques qui prétendent pourtant s’en tenir à l’ouverture du débat.

Le 27 août, deux syndicats de Radio France ont dénoncé le recrutement par France Inter de Charles Sapin. Leur alerte ne portait pas sur une divergence abstrate, mais sur le parcours d’un journaliste passé par Valeurs actuelles, hebdomadaire condamné en 2015 pour provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence envers les Roms, puis en 2021 pour injure publique à caractère raciste envers la députée Danièle Obono. Entre-temps, le magazine avait aussi publié en 2019 un portrait de l’historien Benjamin Stora que l’intéressé avait jugé antisémite.

Face à ces faits, la direction de France Inter a invoqué « la conversation entre toutes les opinions » et la nécessité de « valoriser le pluralisme », mission « d’autant plus importante en année présidentielle ». Elle a aussi demandé à ses salariés de ne pas se focaliser sur le symbole de Valeurs actuelles. Le problème est précisément là : réduire le passif d’un titre condamné à un simple « symbole » revient à effacer la cohérence idéologique d’un journal qui, malgré les promesses répétées de recentrage, a continué dans la même veine.

Le recentrage proclamé, la continuité constatée

Charles Sapin avait assuré vouloir « en changer la ligne, tourner la page de ses errances, en finir avec ses provocations et lui permettre de redevenir un titre honorable ». Iskandar Safa, propriétaire de Valeurs actuelles, avait lui aussi promis en 2024 d’infléchir la ligne éditoriale. Il n’en a rien été. L’hebdomadaire a continué à publier des couvertures visant notamment Jean-Luc Mélenchon, qualifié de « parrain de la gauche voyou ». En février 2026, il a même glorifié Quentin Dean, un jeune homme de 23 ans, néonazi et admirateur d’Adolf Hitler.

Dans ce contexte, l’argument de la neutralité professionnelle avancé par Sibyle Veil, présidente-directrice générale de Radio France, paraît étroit. Le 2 septembre, après le vote d’une grève par les salariés, elle a défendu un collaborateur n’ayant « aucun dérapage à son actif » et salué « la grandeur du service public que d’être pluraliste ». Mais la question posée ne se limite pas à des dérapages individuels. Elle concerne aussi la légitimation de trajectoires, de titres et de références qui ont participé à l’installation de thèmes d’extrême droite dans le débat public.

Cette ambiguïté se lit jusque dans les textes de Charles Sapin lui-même. En 2025, après la mort de Jean-Marie Le Pen, il écrivait que le fondateur du Front national était « perçu comme raciste, antisémite ou xénophobe », alors même qu’il rappelait dans le même texte ses multiples condamnations pour propos antisémites, négationnistes et racistes. Présenter des faits judiciairement établis comme une simple perception dit quelque chose de l’euphémisation à l’œuvre.

Quand le gouvernement reprend les codes de l’extrême droite

La même mécanique apparaît au sommet de l’État. Le 28 août, Aurore Bergé, ministre chargée notamment de la lutte contre les discriminations, a affirmé sur CNews que la théorie du grand remplacement n’était « pas une théorie raciste » et qu’il fallait pouvoir en débattre au nom de « la liberté d’expression ». Elle a encore insisté : « Moi, je pense que c’est un débat politique » et « Bah non, je pense pas que ce soit une théorie. »

Le brouillage est majeur. La théorie du grand remplacement est une thèse complotiste d’extrême droite introduite en 2010 par Renaud Camus. Elle a inspiré notamment les attentats de Christchurch en Nouvelle-Zélande en 2019. Qu’une ministre chargée de combattre les discriminations refuse de la nommer pour ce qu’elle est et la fasse entrer dans le champ du débat politique ordinaire constitue un signal politique lourd. Le 10 septembre, face aux critiques, Aurore Bergé a persisté : « Je ne plie pas non plus aux injonctions de l’extrême gauche qui considère que le débat public veut dire la censure du débat public. »

Benjamin Haddad, ministre délégué chargé de l’Europe, a lui aussi nourri ce déplacement. Le 6 septembre, il a rendu hommage à Paul Morand, qualifié de « plus grand chroniqueur des années folles », sans que soient d’abord rappelés son antisémitisme, son rôle de collaborationniste, son compagnonnage avec Pierre Laval et ses liens avec Vichy. Son journal de guerre contenait pourtant cette phrase : « Quant aux Juifs, il n’en reste presque plus. On dit à Vichy couramment qu’ils ont été gazés ». Quelques jours plus tôt, Benjamin Haddad avait accusé La France insoumise d’avoir « passé un été antisémite ». Un ministre de la République a également employé le terme « anti-France », historiquement associé à l’Action française de Charles Maurras.

Deux poids, deux mesures dans l’espace médiatique

Cette banalisation s’accompagne d’une gestion très inégale de la parole publique. Le 9 septembre, le replay de La Grande Librairie n’était pas disponible sur le site de France Télévisions après la lecture par Adèle Haenel d’un texte concluant : « L’État d’Israël commet un génocide en Palestine et la France est complice. N’acceptez pas l’inacceptable. Alors sanctionner Israël et libérer la Palestine. » France Télévisions a invoqué son cahier des charges : les questions controversées doivent être présentées « de façon honnête » et permettre « l’expression des différents points de vue ».

Or cette indisponibilité contraste avec le maintien en ligne d’un numéro de Complément d’enquête où Raphaël Enthoven soutenait que La France insoumise était une formation antisémite et qu’il n’y avait pas de génocide à Gaza. Le pluralisme est donc invoqué de manière sélective : impératif strict quand certaines paroles visent l’État d’Israël, principe extensif quand il s’agit de laisser prospérer des catégories ou des thèmes travaillés par l’extrême droite.

À BFM TV, les syndicats de journalistes ont dénoncé le 10 septembre « un terrible renoncement collectif » après un entretien avec Sarah Knafo laissant dérouler un argumentaire sur les « Français de souche » opposés aux « Français de branche ». Sonia Mabrouk a répondu le lendemain : « Le journalisme, c’est le pluralisme. Il faudra s’y habituer. »

C’est bien ce glissement qui se dessine : le pluralisme n’est plus seulement la coexistence de points de vue contradictoires, il devient l’alibi d’une normalisation. À force de traiter comme opinions ordinaires des formulations racistes, xénophobes ou issues de traditions politiques réactionnaires, une partie du paysage médiatique et politique contribue à déplacer la frontière de l’acceptable.