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Politique Analyse

De Ferrand à Montchalin, comment le macronisme a verrouillé les postes-clés de l’État

Depuis 2017, une série de nominations a placé des proches du pouvoir à la tête d’institutions censées contrôler, réguler ou arbitrer l’action publique. Conseil constitutionnel, Cour des comptes, Banque de France, Arcom, Conseil d’État : des mandats longs qui débordent largement 2027.

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Depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée en mai 2017, les nominations aux sommets de l’appareil d’État dessinent une même ligne : installer des fidèles ou des profils issus du premier cercle présidentiel dans les institutions qui contrôlent la loi, les comptes publics, la monnaie, les médias ou l’administration. Le tableau est massif : 24 nominations recensées dans 18 institutions et organismes, avec des mandats qui courent jusqu’en 2031, et parfois jusqu’en 2053.

Le point névralgique se trouve au Conseil constitutionnel. Neuf membres, un pouvoir immense : censurer des lois, trancher des questions prioritaires de constitutionnalité, peser directement sur la vie politique. Richard Ferrand en a pris la présidence le 8 mars 2025 pour neuf ans. La nomination a tenu à une voix. Le 19 février 2025, les commissions des lois ont totalisé 58 voix contre et 39 pour. Or l’article 13 de la Constitution impose une majorité des 3/5e pour bloquer une nomination. Il a donc manqué une voix.

Cette séquence a été d’autant plus scrutée qu’aucun des 16 députés du Rassemblement national membres de la commission des lois ne se serait présenté au vote, abaissant le nombre de votants. L’interrogation du sénateur Ian Brossat est éloquente : « Quel est donc le deal caché, l’accord de couloir, le marchandage derrière cuisine qui s’est noué pour aboutir à cette abstention de l’extrême droite ? »

Le Conseil constitutionnel, verrou central

Autour de Richard Ferrand, le Conseil constitutionnel porte déjà la trace de choix politiques lourds. Le 23 février 2022, alors président de l’Assemblée nationale, il a nommé Véronique Malbec pour neuf ans. Elle avait été procureure générale de la cour d’appel de Rennes, dont dépendait le parquet de Brest lorsque l’affaire des Mutuelles de Bretagne a été classée sans suite le 13 octobre 2017 pour « l’absence de préjudice » et « la prescription ». Anticor avait ensuite obtenu une mise en examen à Lille en 2019, avant que la Cour de cassation n’éteigne définitivement les poursuites en octobre 2022.

L’affaire des Mutuelles de Bretagne, révélée par Le Canard enchaîné, portait notamment sur 55 000 euros de fonds publics, soit l’équivalent d’« un tiers » du coût de rénovation des locaux. L’entourage de Richard Ferrand soutenait alors qu’« il n’y a aucune infraction ».

Peu après son installation à la tête du Conseil constitutionnel, Richard Ferrand s’est heurté à Aurélie Bretonau, secrétaire générale de l’institution. Elle a ensuite été écartée, officiellement pour une « incompatibilité d’humeur ».

Cour des comptes : l’ancienne ministre devenue contrôleuse

À la Cour des comptes, le signal est tout aussi brutal. Amélie de Montchalin, ministre de l’action et des comptes publics du 23 décembre 2024 au 22 février 2026, a été nommée à la tête de l’institution. Elle a donc pris les commandes de l’organisme chargé de contrôler les comptes qu’elle venait elle-même de préparer et de défendre.

Le conflit d’intérêts est frontal. « Jamais personne n’est passé de la tête du ministère des comptes publics à la tête de la plus haute autorité censée contrôler les comptes de la nation. » Plus encore : avec une limite d’âge fixée à 68 ans et un âge de 40 ans au moment de sa nomination, elle pourrait rester en poste jusqu’en 2053. Soit 27 années potentielles à un poste structurant, notamment pour les nominations internes.

Anticor a attaqué le décret devant le Conseil d’État. Le 13 mai 2026, le recours a été rejeté comme irrecevable « pour défaut d’intérêt direct à agir ». Le fond du conflit d’intérêts n’a donc pas été examiné.

Banque de France, Arcom, Conseil d’État : les autres verrous

La Banque de France n’a pas échappé à cette logique. Début février 2026, François Villeroy de Galhau a annoncé son départ anticipé alors que son mandat courait jusqu’à la fin 2027. Emmanuel Macron a choisi Emmanuel Moulin, ancien directeur du Trésor, ancien directeur de cabinet de Bruno Le Maire et de Gabriel Attal, et secrétaire général de l’Élysée jusqu’au tout début de mai 2026. Rejetée à l’Assemblée nationale par 46 voix contre 25, sa nomination a été validée au Sénat par 27 voix contre 12, ce qui a permis sa confirmation grâce au même mécanisme des 3/5e.

Début avril 2026, alors qu’il était encore officiellement secrétaire général de l’Élysée et que sa candidature n’était pas déclarée, François Villeroy de Galhau a demandé à ses équipes de préparer des notes techniques confidentielles pour son audition parlementaire. Emmanuel Moulin a aussi été cité dans des informations de presse sur un accord politique avec Les Républicains. Sur un autre terrain, Philippe Brun a relayé l’information selon laquelle Nicolas Sarkozy aurait appelé plusieurs députés Les Républicains pour leur demander de voter en sa faveur.

À l’Arcom, Martin Ajdari a été nommé en janvier 2025 pour un mandat courant jusqu’au 2 février 2031. Au Conseil d’État, Marc Guillaume a été nommé vice-président en mai 2026. Or, en pratique, c’est le vice-président qui exerce les activités de présidence.

L’accélération de 2024

L’été 2024 a marqué une poussée supplémentaire. Entre les conseils des ministres du 26 juin et du 3 juillet, à la veille du second tour des législatives anticipées, les nominations se sont multipliées :
- conseillers maîtres à la Cour des comptes ;
- chef d’état-major de l’armée de l’air et de l’espace ;
- préfets ;
- ambassadeurs ;
- recteurs.

Marine Le Pen a dénoncé le 2 juillet 2024 un « coup d’État administratif ». Le camp présidentiel a répondu en invoquant le calendrier habituel d’avant l’été et la plénitude des prérogatives d’un gouvernement en place.

La mécanique dépasse pourtant la seule alternance classique. Dans le nucléaire, Pierre-Marie Abadie a pris automatiquement la tête de la SNR le 1er janvier 2025 pour six ans. Dans l’énergie, Emmanuelle Wargon dirige la Commission de régulation de l’énergie depuis août 2022 et Emmanuelle Piette a rejoint le directoire de RTE en janvier 2026. À cela s’ajoutent les recasages de figures battues ou sorties du gouvernement : Christophe Castaner, Clément Beaune, Nadia Hai, Sarah El Haïry, Marie-Christine Verdier-Jouclas et d’autres.

Le précédent existe sous François Mitterrand ou Nicolas Sarkozy. Mais ici, le cœur de cible change : ce ne sont plus seulement les postes administratifs d’exécution, ce sont les contre-pouvoirs eux-mêmes. Cinq des neuf membres du Conseil constitutionnel sont désormais installés au moins jusqu’en 2031, Martin Ajdari tient l’Arcom jusqu’en 2031, Emmanuel Moulin dispose de six ans à la Banque de France, Amélie de Montchalin peut théoriquement rester jusqu’en 2053 à la Cour des comptes. Autrement dit, bien après 2027, l’empreinte demeure.