Travail : pourquoi notre époque reste l’une de celles où l’on en fait le plus
Les Français placent désormais le temps libre devant la réussite professionnelle dans leur définition d’une vie réussie. Ce basculement révèle une tension plus profonde : malgré le progrès technique, nos sociétés restent marquées par un volume de travail élevé, souvent supérieur à celui de nombreuses périodes passées.
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Le signal est net : selon le sondage cité dans l’enquête, seuls 19 % des Français associent d’abord la réussite d’une vie à une carrière professionnelle réussie, tandis que 26 % privilégient le fait d’avoir du temps libre pour profiter de la vie. Ce renversement n’a rien d’anodin. Il met en lumière une tension devenue centrale : le travail continue d’occuper une place massive dans l’existence, alors même que le désir de temps libéré s’affirme.
Comparer la durée du travail entre des sociétés séparées par plusieurs siècles reste toutefois délicat. Les activités domestiques, la recherche de nourriture, l’entretien des outils ou les obligations communautaires ne sont pas toujours comptabilisées de la même manière. Les données disponibles ne permettent donc pas d’affirmer simplement que les sociétés contemporaines travailleraient toutes davantage que les sociétés anciennes. Elles montrent en revanche que l’augmentation de la productivité ne conduit pas automatiquement à une réduction équivalente du temps consacré au travail.
Les recherches en anthropologie ont depuis longtemps bousculé l’idée d’un passé uniformément condamné à la pénurie et à l’épuisement. Dans Âge de pierre, âge d’abondance, publié en 1972, l’anthropologue américain Marshall Sahlins décrit certaines sociétés de chasseurs-cueilleurs comme des « sociétés d’abondance » : non parce qu’elles accumulent des biens, mais parce qu’elles disposent de ressources suffisantes au regard de leurs besoins.
Sahlins estimait que, dans les groupes étudiés, la recherche et la préparation des moyens de subsistance pouvaient n’occuper que trois à cinq heures par jour. Cette évaluation a depuis été discutée. Elle ne comptabilise pas toujours de la même manière la préparation des aliments, les tâches domestiques, la collecte du bois, l’entretien des outils ou la garde des enfants. Elle ne peut donc pas être transformée en une durée universelle de 15 à 20 heures de travail par semaine. Elle reste néanmoins importante parce qu’elle remet en cause l’idée selon laquelle les sociétés sans agriculture intensive seraient nécessairement dominées par une lutte permanente pour leur survie.
Une étude publiée en 2019 dans la revue Nature Human Behaviour par l’anthropologue Mark Dyble et ses collègues a prolongé cette réflexion. Fondée sur près de 11 000 observations réalisées dans dix campements d’Agta, une population de chasseurs-cueilleurs du nord des Philippines, elle montre que les personnes davantage engagées dans l’agriculture et les activités extérieures à la recherche directe de nourriture consacrent globalement plus de temps au travail et disposent de moins de loisirs.
L’anthropologue Victoria Reyes-García a consacré un commentaire à cette étude, également publié dans Nature Human Behaviour. Ces résultats ne démontrent pas que toute agriculture réduit nécessairement le temps libre, mais ils suggèrent que l’adoption de nouvelles activités productives peut augmenter la charge totale de travail au lieu de l’alléger.
Le grand basculement agricole puis industriel
Avec la sédentarisation et le développement de l’agriculture, amorcés il y a environ 10 000 ans dans plusieurs régions du monde, l’organisation du travail se transforme profondément. Les populations doivent désormais préparer les sols, semer, récolter, stocker les aliments et entretenir les animaux et les infrastructures. La charge varie fortement selon les saisons, les techniques employées, les milieux naturels et la répartition des tâches au sein des communautés.
Pour le Moyen Âge, les comparaisons sont encore plus incertaines. Certaines estimations fondées sur les obligations seigneuriales ou les journées de travail enregistrées suggèrent qu’un paysan pouvait accomplir environ 150 à 175 jours de travail imposé ou répertorié par an. Ces chiffres ne recensent cependant pas nécessairement l’ensemble des activités : entretien de la maison, élevage, collecte du bois, préparation des aliments, travail textile ou soins apportés aux proches.
Le travail médiéval était en outre physique, irrégulier et soumis aux saisons comme au climat. Les périodes de semailles et de récolte pouvaient imposer de très longues journées, suivies de phases moins intenses. Un nombre plus faible de journées enregistrées ne signifie donc pas que les conditions de vie étaient plus faciles ni que le temps restant correspondait à des loisirs au sens contemporain.
La rupture décisive intervient avec la révolution industrielle. Pour une part croissante de la population, le travail cesse de suivre principalement le rythme des saisons. La privatisation de terres communes, la transformation de l’agriculture et l’essor des manufactures poussent une partie du monde rural britannique vers les villes, les usines et les mines. Le temps de travail devient plus strictement mesuré, vendu et contrôlé.
Quand la machine impose sa loi
Au début de l’industrialisation, les durées peuvent atteindre 70 à 80 heures par semaine dans certaines usines, avec des journées de 12 à 14 heures. Le travail des enfants est largement répandu. Le rythme est imposé par les machines, fragmenté, chronométré et surveillé. Chaleur, bruit, poussière et accidents rendent les conditions particulièrement éprouvantes, aussi bien dans les manufactures que dans les mines.
À partir de la fin du XIXe siècle et surtout au cours du XXe siècle, cette charge diminue sous l’effet combiné des luttes sociales, de l’action des syndicats, des progrès de la productivité et de l’évolution du droit du travail. La journée de travail recule, la semaine se raccourcit et les congés payés se développent. En Europe, la semaine d’environ 40 heures devient progressivement une référence, même si les règles et les durées effectives diffèrent selon les pays.
Cette évolution montre que les machines et les gains de productivité peuvent rendre possible une réduction du travail, mais qu’ils ne déterminent pas seuls la manière dont le temps économisé est réparti. Cette répartition dépend aussi des salaires, de la législation, des rapports sociaux et des choix collectifs.
Plus d’heures ne veut pas dire mieux vivre
Aujourd’hui encore, les écarts restent importants. Selon les données européennes disponibles, la Grèce figure parmi les pays de l’Union européenne où la durée hebdomadaire habituelle de travail est la plus élevée, autour de 40 heures pour l’ensemble des personnes en emploi. La France se situe autour de la moyenne européenne, tandis que les durées les plus faibles sont notamment observées aux Pays-Bas, où le travail à temps partiel est beaucoup plus fréquent.
Ces moyennes doivent être interprétées avec prudence : elles mélangent parfois salariés et indépendants, temps complets et temps partiels. Elles ne correspondent pas nécessairement à la durée légale du travail. Elles montrent néanmoins qu’un volume horaire élevé ne garantit à lui seul ni une meilleure productivité, ni de meilleures conditions de vie, ni une économie plus stable.
C’est dans ce contexte que la semaine de quatre jours suscite un intérêt croissant. En Islande, deux expérimentations conduites entre 2015 et 2019 auprès d’environ 2 500 salariés du secteur public ont ramené la semaine de travail de 40 heures à 35 ou 36 heures, sans réduction de salaire. Tous les participants ne travaillaient pas nécessairement sur quatre jours, mais les résultats ont fait apparaître une productivité et une qualité de service généralement maintenues, voire améliorées, ainsi qu’une progression du bien-être des salariés.
D’autres expérimentations menées notamment au Royaume-Uni, en Allemagne, au Portugal et en Espagne ont également fait état d’une baisse du stress, de l’épuisement professionnel ou de l’absentéisme dans certaines entreprises. Leurs protocoles, leurs durées et les secteurs concernés diffèrent toutefois fortement. Ces résultats encourageants ne permettent donc pas de conclure qu’un modèle unique conviendrait immédiatement à toutes les organisations.
La question, au fond, ne se limite pas au nombre d’heures. Elle porte sur le contenu du travail, son utilité, son intensité et la manière dont une société choisit de répartir les gains de productivité. L’intelligence artificielle ravive ce vieux dilemme. Elle peut faire gagner du temps, mais rien ne garantit que ce temps sera automatiquement rendu à celles et ceux qui travaillent. L’histoire moderne montre que la technologie ouvre des possibilités ; ce sont ensuite les choix économiques, sociaux et politiques qui déterminent si elle réduit le travail, l’intensifie ou le redéploie.