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Social Analyse

Sur les réseaux sociaux, la solitude devient un contenu viral et révèle un malaise massif

Des vidéos sur l’absence d’amis cumulent des centaines de milliers de vues, parfois sur des comptes presque inconnus. Ce succès ne relève pas d’un simple effet de mode : il met au jour un tabou profond, alors que des millions de personnes vivent l’isolement en silence.

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Les vidéos consacrées à la solitude ne sont plus un angle mort des réseaux sociaux. Certaines rencontrent un succès considérable, parfois sur des chaînes encore confidentielles. Dans le cas étudié, une publication consacrée à l’absence d’amis a dépassé 300 000 vues et suscité plus de 2 000 commentaires en quelques semaines, alors qu’il ne s’agissait que de la deuxième vidéo publiée sur la chaîne. Ces chiffres illustrent la capacité de ce sujet à provoquer une identification rapide et de nombreuses confidences.

Ce succès s’appuie d’abord sur une mécanique ancienne du Web : l’exposition de l’intime. En 2006, une adolescente prénommée Bree racontait son ennui, ses inquiétudes et sa vie quotidienne sur YouTube, sous le pseudonyme lonelygirl15. Présentées comme un authentique journal vidéo, ces publications ont contribué à populariser la narration intime sur la plateforme.

Mais Bree n’était pas une véritable adolescente filmant sa vie. Il s’agissait d’un personnage fictif interprété par l’actrice Jessica Lee Rose dans une série scénarisée par plusieurs réalisateurs. La supercherie a été révélée en septembre 2006. lonelygirl15 n’a donc pas inventé le vlog, déjà pratiqué par d’autres internautes, mais la série demeure un jalon important de l’histoire de la fiction et de la mise en scène de l’intimité sur YouTube.

Plus tard, Léna Situations s’est imposée en partageant avec son public son quotidien, ses difficultés et ses doutes. La vidéaste américaine Emma Chamberlain a elle aussi construit une partie de son univers autour de moments passés seule, de la santé mentale, de la mélancolie et de la difficulté à entretenir certaines relations. Cela ne signifie pas qu’elle serait réellement dépourvue d’amis, mais que l’expérience de la solitude occupe une place régulière dans ses vidéos et son podcast.

Une identification immédiate, mais pas suffisante

Le succès de ces contenus repose en partie sur un levier simple : montrer des émotions négatives ou des fragilités crée de l’identification. Le public peut s’y reconnaître, s’y accrocher et se sentir moins seul. Cette logique n’a rien de neuf. Elle rappelle certaines cultures musicales comme le grunge ou le gothique, l’esthétique des « Tumblr girls » associée à la tristesse et à la vulnérabilité, ou encore l’univers de Lana Del Rey, qui met fréquemment en scène une mélancolie romantique et glamour.

Mais cette explication ne suffit pas. Si les vidéos sur l’absence d’amis rencontrent un tel écho, c’est parce qu’elles rejoignent une réalité bien plus large qu’un goût pour l’esthétique mélancolique : la solitude et l’isolement relationnel concernent une part importante de la population, tout en restant souvent cachés.

Il convient néanmoins de distinguer deux phénomènes. L’isolement relationnel désigne une faiblesse objective des contacts avec différents réseaux de sociabilité. Le sentiment de solitude est une expérience subjective : une personne peut se sentir seule alors qu’elle rencontre régulièrement du monde, tandis qu’une autre peut vivre avec peu de contacts sans en souffrir.

Selon la Fondation de France, environ 7 millions de personnes, soit 14 % des Français, se trouvaient en situation d’isolement relationnel en 2020, dans le contexte particulier de la crise sanitaire. Les études plus récentes montrent qu’environ un Français sur quatre déclare se sentir régulièrement seul. Ces chiffres ne mesurent pas exactement le même phénomène et ne doivent donc pas être additionnés ou comparés sans précaution.

Les jeunes ne sont pas épargnés. En 2021, dans un contexte encore fortement marqué par la pandémie, 33 % des jeunes interrogés par la Fondation de France déclaraient éprouver un sentiment de solitude, contre 14 % des personnes âgées de 60 ans et plus. La solitude ne peut donc plus être considérée comme un problème concernant principalement les personnes âgées.

Une étude publiée en 2017 estimait par ailleurs que 700 000 jeunes de 15 à 30 ans, soit environ 6 % de cette tranche d’âge, ne disposaient d’aucun des principaux réseaux de sociabilité étudiés : famille, amis, voisinage, relations professionnelles ou scolaires et vie associative. Ce chiffre ancien ne décrit pas nécessairement la situation actuelle, mais il montre que l’isolement sévère des jeunes existait déjà avant la pandémie.

Un tabou nourri par les normes sociales

Le décalage entre l’ampleur du phénomène et son invisibilité tient d’abord à l’imaginaire social. La culture populaire met souvent en scène des bandes d’amis durables, soudées et presque indestructibles. Dans ce décor, reconnaître qu’une amitié s’est terminée ou qu’une période de vie se déroule dans l’isolement devient plus difficile. Les réseaux sociaux peuvent encore renforcer cette pression en donnant l’impression que chacun dispose d’un entourage nombreux et d’une vie sociale permanente.

À cela s’ajoute une autre injonction : celle de l’indépendance. Vivre seul, voyager seul ou sortir seul sont de plus en plus valorisés. Cette évolution peut être positive lorsqu’elle permet de ne plus faire dépendre toutes ses activités de la présence d’autrui. Elle ne doit cependant pas conduire à confondre une solitude choisie, source de liberté, avec un isolement subi et douloureux.

Certains me trouvent courageuse. Ils me disent : « Waouh, tu vas au restaurant toute seule, tu es très indépendante, j’aimerais avoir le même courage que toi. » Mais parfois, j’aimerais moi aussi partager un brunch avec quelqu’un.

Derrière l’éloge de la liberté individuelle, la souffrance liée à l’isolement risque alors d’apparaître illégitime, tandis que le besoin de liens sociaux est présenté comme une faiblesse. Or l’autonomie et le besoin de relations ne sont pas incompatibles.

Le cercle vicieux de la honte

Le mécanisme central est celui de la preuve sociale. Dire publiquement que l’on n’a pas d’amis peut être perçu comme le signal d’un défaut personnel ou d’une incapacité à être apprécié. Beaucoup préfèrent alors taire leur situation, rester vagues sur leurs week-ends ou invoquer le travail. La honte empêche d’en parler, renforce le sentiment d’anormalité et peut aggraver encore l’isolement.

Les conséquences ne sont pas seulement psychologiques. Une méta-analyse publiée en 2016 dans la revue médicale Heart a conclu que la solitude et la faiblesse des relations sociales étaient associées à une augmentation de 29 % du risque de développer une maladie coronarienne et de 32 % du risque d’accident vasculaire cérébral. Ces résultats décrivent une association statistique et ne signifient pas que la solitude provoquerait mécaniquement ces maladies chez chaque personne concernée.

Dans ce contexte, les contenus sur l’absence d’amis remplissent une fonction précise : ils offrent une reconnaissance. Les commentaires en sont souvent le cœur battant. Comme sous certaines vidéos de musique lofi, où s’échangent des confidences sur l’anxiété, la dépression ou la vie quotidienne, ces espaces peuvent devenir des lieux d’aveu et de soutien.

Je ne pars jamais en week-end avec mes amis. Je n’ai plus personne avec qui faire la fête, faire du sport ou simplement partager des activités.

J’ai maintenant 28 ans et je m’en veux de ne pas avoir réussi à entretenir mes amitiés.

J’aime la solitude et, pourtant, il m’arrive aussi d’en pleurer.

Ces témoignages montrent que la solitude choisie et la solitude subie peuvent coexister chez une même personne. On peut apprécier de passer du temps seul tout en souffrant de ne pas avoir la possibilité de partager certaines expériences.

Des créateurs de contenu et des personnalités publiques ont commencé à fissurer ce silence en distinguant l’exclusion, l’isolement subi et le choix ponctuel d’être seul. Ces prises de parole contribuent à rendre le sujet moins honteux, sans pour autant faire disparaître la diversité des situations individuelles.

C’est là que cette tendance devient plus qu’un phénomène de plateforme. En brisant le sentiment d’anormalité, ces contenus peuvent constituer un début de réponse. Ils ne remplacent cependant ni les relations durables, ni les lieux de sociabilité, ni l’accompagnement professionnel lorsque la solitude s’accompagne de dépression ou d’une grande détresse.

Sortir de l’isolement peut nécessiter de réapprendre à engager une conversation, maintenir le contact, proposer une activité ou accepter le risque d’un refus. Mais les compétences sociales ne suffisent pas toujours : le logement, la précarité, la maladie, le handicap, les horaires de travail, les ruptures familiales ou l’absence de lieux de rencontre jouent également un rôle majeur. Encore faut-il pouvoir nommer le problème. Sur ce point, les réseaux sociaux exposent parfois le mal, mais ils peuvent aussi offrir un premier espace pour le dire.