Non, les jeunes ne rejettent pas le travail : ils contestent surtout ses conditions
Les données disponibles ne montrent pas de rupture générationnelle majeure dans le rapport au travail. Elles décrivent plutôt des débuts de carrière plus instables, des attentes plus élevées liées au niveau de diplôme et un refus croissant de conditions dégradées, souvent caricaturé en manque d’envie.
Lecture audio — Écoutez votre article comme un podcast.
L’idée selon laquelle les jeunes « ne veulent plus travailler » résiste mal aux faits. Les études consacrées au sujet ne mettent pas en évidence de fracture nette entre les générations dans la satisfaction au travail, l’engagement, le stress, l’attachement à l’entreprise ou l’intention de la quitter. Ce qui apparaît davantage, c’est un décalage entre des attentes élevées et un marché du travail qui expose particulièrement les débuts de carrière à l’instabilité, aux contrats temporaires et à des conditions de travail parfois difficiles.
La première faiblesse de ce procès en paresse tient à la catégorie même de « jeunes ». Elle rassemble des situations très différentes selon le diplôme, le métier, le revenu, le genre, le lieu de résidence ou les conditions de vie. Comparer un salarié de 23 ans à un salarié de 55 ans revient également à risquer de confondre un effet d’âge avec un véritable effet de génération. En début de carrière, on change généralement plus souvent d’emploi, on dispose de moins d’ancienneté et l’on occupe plus fréquemment des postes temporaires. Présenter ces différences comme une singularité morale plutôt que comme une position particulière sur le marché du travail constitue déjà un raccourci.
Une méta-analyse publiée en 2024 dans le Journal of Organizational Behavior, fondée sur 143 échantillons indépendants représentant plus de 158 000 personnes, conclut que les différences entre générations sont généralement faibles sur plusieurs attitudes liées au travail, notamment la satisfaction professionnelle, l’attachement à l’organisation et l’intention de partir. Les auteurs invitent ainsi à ne pas attribuer trop rapidement les comportements des salariés à leur appartenance supposée à une génération. Le récit d’une génération Z radicalement étrangère au travail apparaît donc peu étayé.
Un attachement au travail loin d’avoir disparu
Les données françaises vont dans le même sens. En 2023, l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire et le Crédoc ont interrogé environ 4 500 jeunes de 15 à 30 ans et près de 1 000 personnes âgées de 31 ans et plus. Pour 57 % des jeunes, le travail représente d’abord un moyen de gagner sa vie, contre 62 % chez les plus de 30 ans. Les écarts sont donc limités.
Parmi les jeunes actifs interrogés, 54 % déclarent préférer gagner davantage d’argent, quitte à disposer de moins de temps libre, contre 45 % chez les plus de 30 ans. Ces réponses contredisent l’image d’une jeunesse qui sacrifierait systématiquement le travail au loisir. Elles montrent surtout que les jeunes accordent eux aussi une place centrale au revenu, notamment lorsqu’ils doivent accéder à l’autonomie dans un contexte de hausse du coût du logement et des dépenses courantes.
La sociologue du travail Dominique Méda souligne depuis plusieurs années que les enquêtes ne confirment pas l’image de jeunes uniformément paresseux, matérialistes ou désengagés. Leurs attentes à l’égard du travail restent fortes : ils souhaitent notamment une rémunération suffisante, un contenu intéressant, de l’autonomie, de bonnes relations professionnelles et la possibilité de préserver leur vie personnelle.
Refuser le débordement n’est pas refuser de travailler
L’un des malentendus les plus persistants concerne le rapport au temps de travail. Ne pas répondre à une sollicitation professionnelle à 22 heures, refuser que les soirées ou les week-ends soient systématiquement absorbés par le travail et ne pas considérer le présentéisme comme une preuve d’implication peuvent être interprétés comme un relâchement. Ces comportements correspondent aussi à une volonté de tracer des limites dans un environnement où les téléphones, les messageries professionnelles et le télétravail peuvent prolonger indéfiniment la journée.
Le droit à la déconnexion, inscrit dans le Code du travail depuis 2017, reconnaît d’ailleurs que l’utilisation des outils numériques professionnels doit être encadrée afin de préserver les temps de repos, les congés et la vie personnelle. Protéger ces périodes ne constitue donc pas, en soi, un refus de travailler.
La critique mérite ainsi d’être retournée. Si le simple fait de protéger sa vie personnelle passe pour un manque d’engagement, c’est peut-être moins la jeunesse qui a changé que la norme implicite de disponibilité permanente qui est désormais davantage contestée.
Des attentes plus fortes face à des débuts de carrière plus instables
La hausse du niveau de diplôme éclaire également ce décalage. En France, environ 29 % d’une génération obtenait le baccalauréat en 1985, contre environ 80 % aujourd’hui. Les jeunes arrivent donc sur le marché du travail avec un niveau moyen de formation très supérieur à celui observé quarante ans plus tôt. Attendre d’un emploi qu’il présente un minimum d’intérêt, permette de mobiliser ses compétences et offre des perspectives d’évolution n’a rien d’exorbitant.
Le problème est que cette promesse scolaire peut se heurter à des premiers postes répétitifs, peu autonomes ou faiblement rémunérés. Tous les diplômés ne sont évidemment pas confrontés au déclassement, mais l’écart entre les qualifications acquises et le contenu réel de certains emplois contribue aux frustrations. Le diagnostic est alors moins celui d’une génération capricieuse que celui d’une insertion professionnelle parfois éloignée des attentes construites pendant les études.
La question de la fidélité à l’entreprise souffre du même biais. En 2023, selon l’Insee, 36 % des 15-29 ans en emploi occupaient un emploi à durée limitée, contre 9 % des 30-49 ans. Cette proportion atteignait 53 % chez les 15-24 ans. Ces chiffres comprennent les contrats à durée déterminée, l’intérim et l’alternance, particulièrement répandue chez les plus jeunes.
Dans ces conditions, reprocher indistinctement aux jeunes leur manque de loyauté revient à oublier qu’une partie importante d’entre eux entre dans l’emploi par des contrats temporaires. La mobilité peut résulter d’un choix, mais elle peut aussi être imposée par la fin d’un contrat, une période d’essai interrompue ou l’absence de perspective de stabilisation.
Une réalité sociale plus rude que le cliché du jeune cadre
L’image du jeune salarié qui négocie du télétravail et des horaires aménagés ne couvre qu’une fraction du salariat. Les jeunes actifs sont aussi aides-soignants de nuit, serveurs, préparateurs de commandes, ouvriers, caissiers, livreurs, apprentis ou intérimaires. Pour eux, l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle peut simplement signifier connaître son planning suffisamment tôt, voir ses jours de repos respectés, sortir des contrats courts à répétition ou travailler dans de meilleures conditions de sécurité.
Sur ce dernier point, les données restent préoccupantes. En 2024, parmi les salariés relevant du régime général de l’Assurance maladie, 764 décès ont été reconnus comme consécutifs à un accident du travail. Parmi les victimes, 22 avaient moins de 25 ans. Ces statistiques ne couvrent pas l’ensemble des travailleurs et incluent notamment des malaises survenus sur le lieu de travail. Elles rappellent néanmoins que les jeunes ne sont pas épargnés par les risques professionnels, particulièrement dans les secteurs exposés comme la construction, le transport, l’industrie ou l’intérim.
La France conserve par ailleurs un niveau élevé d’accidents du travail déclarés par rapport à plusieurs pays européens. Les comparaisons internationales doivent toutefois rester prudentes, car les systèmes de déclaration, de reconnaissance et d’indemnisation diffèrent d’un pays à l’autre.
Au fond, la formule « les jeunes ne veulent plus travailler » sert souvent d’écran. Elle évite de regarder ce qu’une partie d’entre eux refuse réellement : l’instabilité, la faible autonomie, la pénibilité, l’insécurité et l’empiètement constant du travail sur le reste de la vie. Ce refus ne constitue pas une désertion collective. Il traduit plutôt une contestation de certaines conditions d’emploi et une volonté plus affirmée de ne pas faire du travail l’unique mesure de l’existence.