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Social Analyse

Le mythe de l’entrepreneur méritant masque l’héritage social et la précarisation du travail

Présenté comme la preuve qu’on réussit par le seul effort, l’entrepreneuriat nourrit un récit séduisant de liberté et d’autonomie. Mais derrière la figure du self-made man, l’héritage, les réseaux, le diplôme et la position sociale pèsent lourd, tandis qu’une partie du travail indépendant bascule dans la précarité.

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L’entrepreneur triomphant continue d’incarner, dans l’imaginaire contemporain, la récompense du travail, du mérite et de l’audace individuelle. Le récit est simple : chacun pourrait « travailler pour soi », s’arracher au salariat et, à force d’efforts, accéder à la réussite. Cette promesse a pourtant une faiblesse majeure : elle transforme une construction idéologique en évidence, et fait passer pour universel un parcours qui dépend d’abord de ressources inégalement réparties.

Diffusée depuis les années 1990 dans le sillage d’une vision venue des États-Unis, cette valorisation de « l’entreprise de soi » repose sur l’idée que le salariat serait dépassé et que chacun devrait apprendre à développer son « capital humain ». L’autonomie y devient une obligation morale. Les formules du type « Tu es le seul à pouvoir faire ce travail. Tu es le seul à pouvoir changer ta vie » ou « Il y a personne qui va venir t’aider » condensent cette logique : si la réussite est individuelle, l’échec le devient aussi.

Une réussite mise en scène comme une preuve

Sur les réseaux sociaux, cette rhétorique prend la forme d’une mise en scène très codifiée. Des figures masculines exhibent un mode de vie associé à la richesse, souvent depuis Dubaï, avec des récits comme « From Zero to Millionnaire » ou « J’ai généré plus de 1 million d’euros et je suis mon propre patron ». Le problème n’est pas seulement l’exagération possible de ces trajectoires. C’est aussi l’opacité des revenus réellement tirés des activités vantées, telles que le copy trading ou le dropshipping.

Dans ce modèle, l’activité affichée semble surtout servir d’appât : attirer une audience, puis vendre des formations, du coaching ou des masterclass à des personnes en reconversion ou en quête d’ascension sociale. La réussite promise fonctionne alors moins comme une réalité démontrée que comme un produit d’appel.

Le self-made man, une fiction utile

L’image de l’entrepreneur parti de rien n’a rien de neuf. Elle remonte à la fin du XIXe siècle, au moment où la presse de masse accompagne la structuration du capitalisme industriel. Les fortunes colossales de quelques individus, comme « Rockfeller » et « Carneggiy », produisent déjà leur propre récit afin de légitimer l’ordre économique et les inégalités qui l’accompagnent. Le retour en force de cet imaginaire s’inscrit dans le tournant néolibéral associé à « Rigan » et « Satcher ».

Ce récit attribue la création de valeur à des individus de génie, isolés, capables à eux seuls de faire basculer l’histoire. L’exemple d’Apple, résumé par la scène de « deux gamins » créant l’entreprise dans un garage à Los Altos, illustre cette fabrication. La « scène fondatrice » relève d’un choix narratif : elle simplifie, dramatise et efface les structures, les relations et les soutiens collectifs sans lesquels l’activité entrepreneuriale n’existe pas. Steve Jobs et « Marc Zuckerberg », souvent brandis comme preuves vivantes du mérite individuel, apparaissent au contraire comme des entrepreneurs très entourés.

La force de ce storytelling n’est pas anecdotique. Elle produit de la valeur symbolique, donc de la valeur tout court. Mais elle invisibilise au passage le collectif de travailleurs et installe l’idée qu’une avant-garde de personnes exceptionnellement valeureuses mènerait seule l’économie.

Quand l’autonomie sert à justifier les inégalités

Cette représentation du monde a une fonction politique claire : elle rend les hiérarchies sociales plus acceptables. Elle rassure les dominants, légitimés dans leur position, et entretient chez les plus précaires l’espoir d’une ascension future fondée sur la seule confiance en soi. Or la limite de cette promesse est formulée sans détour :

Même si vous avez la meilleure idée du siècle, même si vous avez les meilleurs chiffres du siècle, même en travaillant plus, en ayant fait vos preuves, vous n’irez pas plus loin. Ce qui vous fera aller plus loin, c’est votre héritage, vos contacts et l’école que vous avez faite.

Le marché du travail indépendant lui-même dément le mythe d’une émancipation uniforme. Il fonctionne à deux vitesses. D’un côté, des personnes plus diplômées et mieux dotées, souvent passées par le salariat avant de créer leur entreprise. De l’autre, des travailleurs plus précaires, parfois discriminés dans l’emploi salarié, orientés vers l’auto-entrepreneuriat faute de mieux.

La liberté promise, la précarité réelle

C’est là que la figure glamour du fondateur visionnaire se fracasse sur la réalité sociale. La majorité des auto-entrepreneurs sont des plombiers, des artisans ou des travailleurs de plateforme, bien loin de Steve Jobs dans son garage. Les plateformes promettent qu’on peut devenir « son propre patron » sans diplôme ni capital important. Dans les faits, cette indépendance se traduit souvent par une privation de droits.

Le cas d’Uber, qui propose à certains chauffeurs des courses à 50 centimes le kilomètre, donne la mesure de cette dégradation. Pour compenser l’insuffisance des revenus, certains cumulent plusieurs activités. Plus bas encore dans la chaîne, un marché secondaire se développe : comptes ou outils de travail sous-loués à des migrants sans papiers, dépendants d’intermédiaires qui captent une part de la valeur. La scène est brutale : « Là je suis à 253. » Réponse : « 253 ? C’est minable ? Non il faut bosser frérot. »

Loin d’une conquête de liberté, cette organisation rappelle le « sweating système » du XIXe siècle, avec ses intermédiaires, son paiement à la pièce et sa captation de la valeur par ceux qui contrôlent l’accès au travail.

À mesure que s’affaiblissent les syndicats et les collectifs de travail depuis les années 1980, l’injonction à se sauver seul gagne du terrain. C’est sans doute la force principale du mythe entrepreneurial : faire croire que les trajectoires individuelles se jouent d’abord dans l’effort, alors même qu’elles restent profondément structurées par l’héritage social, les contacts, le diplôme et le rapport de force collectif.