Panoramag
Social Actualité

Félix Radu dénonce une école qui éloigne les jeunes de la littérature au lieu de les y conduire

L’auteur et comédien de 26 ans met en cause trois confusions qui, selon lui, faussent le rapport des jeunes à la littérature : l’assimilation de l’école aux œuvres, la réduction de l’intelligence au savoir scolaire et un culte des classiques qui étouffe le présent.

Lecture audio — Écoutez votre article comme un podcast.

À rebours du procès souvent instruit contre la jeunesse, Félix Radu renverse la question : si les jeunes se détournent de la littérature, c’est peut-être moins par désintérêt que par la manière dont elle leur est transmise. Son diagnostic vise moins les œuvres que l’appareil scolaire qui les encadre, et pointe un paradoxe tenace : une discipline censée ouvrir à la langue et à l’imaginaire peut produire du rejet, y compris chez ceux qu’elle devrait le plus attirer.

Son propre parcours nourrit cette critique. Il affirme avoir été en échec scolaire, avoir redoublé deux fois à cause du français et avoir été considéré, enfant, comme intellectuellement déficient. Pourtant, c’est hors de l’école qu’il découvre Camus, Musset, Sand ou Yourcenar. De là naît une interrogation centrale : pourquoi la littérature, source de passion dans l’espace privé, lui semblait-elle à l’école « incommensurablement relou » ? Sa réponse est sévère pour l’institution : l’enseignement du français serait trop souvent réduit à « critiquer, résumer, analyser », au point de faire confondre la matière enseignée avec l’expérience littéraire elle-même.

L’école comme filtre déformant

La critique ne revient pas à nier la nécessité de l’analyse, mais à montrer ce qu’elle peut produire lorsqu’elle devient la seule porte d’entrée. En assimilant la littérature à une suite d’exercices scolaires, l’école risque de transformer un rapport vivant aux textes en procédure d’évaluation. Le problème, dans cette lecture, n’est pas seulement pédagogique ; il est culturel. Un élève en difficulté peut finir par croire qu’il est étranger à un domaine qui, en réalité, le touche profondément.

Félix Radu conteste aussi l’idée qu’un mauvais élève serait, par nature, peu curieux. Il estime qu’un système fondé sur l’apprentissage par cœur entretient une confusion entre intelligence et savoir, comme si la restitution attendue mesurait à elle seule l’élan intellectuel. À l’inverse, il affirme qu’« il n’y a rien de plus curieux qu’un enfant ». Cette formule met en cause une habitude bien installée : interpréter l’inattention ou le détour par d’autres usages culturels comme un défaut de profondeur, au lieu d’y voir un symptôme de l’échec de la transmission.

Le désir contre l’accumulation

C’est dans ce cadre qu’il défend une pédagogie du désir. « L’apprentissage est la résultante d’un récit », affirme-t-il, en opposant un enseignement saturé de données à la nécessité d’un horizon qui donne envie. La citation de Saint-Exupéry qu’il reprend va dans le même sens : on n’apprend pas durablement par l’injonction, mais par l’élan. Là encore, la critique est concrète : transmettre des connaissances sur le monde ne suffit pas si l’école ne donne pas « envie de naviguer ».

Son regard sur le téléphone procède de la même logique. L’objet est souvent érigé en preuve d’une distraction généralisée ; il y voit au contraire une forme de connexion au monde. Sans idéaliser les usages numériques, cette lecture déplace le débat : le problème ne résiderait pas uniquement dans les écrans, mais dans l’incapacité d’un enseignement à rivaliser, par sa force narrative, avec des formes qui captent immédiatement l’attention.

Le piège du passéisme

L’autre cible de Félix Radu est le passéisme littéraire. Il critique l’idée selon laquelle la « grande littérature » se confondrait avec les seuls classiques consacrés. La phrase qu’il rapporte d’une professeure à Bruxelles — « Tu devrais lire tes classiques. C’est ça la grande littérature. C’est tes classiques. » — cristallise cette fermeture. Car elle fige la valeur dans le rétroviseur et laisse entendre que l’époque présente serait condamnée à commenter les chefs-d’œuvre d’hier plutôt qu’à en produire.

Sa réponse consiste à rappeler que les classiques eux-mêmes furent d’abord des gestes neufs. Edmond Rostand écrivant en alexandrins en 1897, Georges Perec publiant un livre sans la lettre « E », Guillaume Apollinaire composant des poèmes sans ponctuation : autant de ruptures formelles qui ont pu sembler décalées ou incomprises. La contradiction est nette : célébrer ces audaces une fois canonisées tout en refusant d’accorder une légitimité aux formes nouvelles du présent.

Une poésie vivante ou rien

Sur la poésie, Félix Radu pousse plus loin la remise en cause. Les jeunes, dit-il, « n’arriveront jamais à écrire du Yourcenar, du Proust ou du Duras ». Mais ils ont une ressource décisive : « ils sont en vie. Et la langue française avec eux. » La formule vaut refus d’un modèle patrimonial figé. Lorsqu’il affirme que la poésie « n’a jamais, jamais été une question de forme », il ne nie pas les formes ; il conteste leur absolutisation. En s’appuyant sur Victor Hugo — « La forme, c’est le fond qui remonte » —, il défend une poésie qui peut prendre la forme de l’alexandrin, du sonnet, de la prose ou de la punchline.

Au fond, son propos dessine une critique cohérente des jugements portés sur les pratiques culturelles des jeunes. L’usage du téléphone ou de TikTok y apparaît moins comme une faute que comme le signe d’un présent avec lequel il faut composer. Reste la question qu’il pose en conclusion, et qui déborde largement le cadre scolaire : comment une jeunesse peut-elle « chercher sa place dans un monde qui brûle » si les outils pour l’exprimer librement lui sont refusés ou disqualifiés d’avance ?