Panoramag
Social Actualité

Bunkers, jets privés et apocalypse : les ultra-riches organisent leur fuite

Pour la sociologue Monique Pinçon-Charlot, la crise climatique ne relève pas d’une responsabilité collective indistincte. Elle découle d’un système qui concentre les richesses, alourdit les émissions des plus fortunés et transforme jusqu’à la catastrophe écologique en opportunité de profit.

Lecture audio — Écoutez votre article comme un podcast.

La crise climatique n’aurait pas pour principal moteur une humanité abstraite, indistinctement coupable, mais une minorité sociale très identifiable. C’est la thèse défendue par Monique Pinçon-Charlot dans une information révélée par Blast à l’occasion de la sortie de son livre Les riches contre la planète. Violence oligarchique et chaos climatique. La sociologue y conteste frontalement le récit d’une responsabilité partagée à parts égales et désigne, au contraire, le rôle central des ultra-riches et du système économique qui les enrichit.

Son point de départ est simple : parler d’« anthropocène » reviendrait à diluer les responsabilités. Elle lui préfère le terme de « capitalocène », pour souligner que le dérèglement climatique procède d’un modèle fondé sur l’accumulation, l’extraction et la rentabilité. « Ce n’est pas un phénomène naturel, le dérèglement climatique », affirme-t-elle. Le glissement sémantique n’a rien d’anodin : il déplace la focale, des comportements individuels vers l’organisation même de l’économie.

Les chiffres qu’elle met en avant vont dans ce sens. À l’échelle mondiale, les 10 % les plus riches émettraient 31 tonnes de CO₂ par personne et par an, soit 48,7 % des émissions globales de gaz à effet de serre. En France, ces 10 % atteindraient 25 tonnes annuelles par personne, contre 5 tonnes pour la moitié la plus pauvre de la population. L’écart est tel qu’il fragilise les discours qui renvoient chacun, sur un pied d’égalité, à ses « petits gestes » ou à sa seule sobriété domestique.

Le climat transformé en marché

La critique de Monique Pinçon-Charlot ne s’arrête pas aux modes de vie ostentatoires, aux jets privés, aux yachts ou aux résidences multiples. Elle vise aussi l’architecture financière qui permet aux grandes fortunes de peser bien au-delà de leur consommation personnelle. Selon elle, les investissements des plus riches alimentent à la fois les industries fossiles et le « capitalisme vert », sans contradiction réelle entre les deux.

C’est là que la transition écologique, telle qu’elle est souvent présentée, devient à ses yeux un problème supplémentaire. Marchés de droits à polluer, compensation carbone, promesses de neutralité : autant de mécanismes qui, au lieu d’imposer une réduction directe des émissions, permettent de prolonger leur production sous une autre forme. La formule qu’elle emploie résume cette logique : « Les forêts qui étaient des puits de carbone sont aujourd’hui des puits de crédits carbone. »

Vidéo YouTube

En lançant la lecture, vous acceptez que YouTube (Google) dépose des cookies et reçoive votre adresse IP. Rien n'est transmis tant que vous ne cliquez pas.

Voir sur YouTube ↗

L’acquisition ou la plantation de forêts dans des pays pauvres illustre cette dérive. Ces projets, censés compenser des émissions, peuvent occuper des terres agricoles, fragiliser des populations locales et reconduire des rapports néocoloniaux dans des territoires où la terre coûte moins cher et où les contrôles sont plus faibles. Autrement dit, la crise écologique ne suspend pas les rapports de domination : elle leur offre aussi de nouveaux outils.

Les technologies de captation du CO₂ s’inscriraient, selon la sociologue, dans la même logique. Elles servent moins à imposer une baisse réelle de la pollution qu’à rendre supportable, pour les acteurs économiques les plus puissants, la poursuite de trajectoires inchangées. Le capitalisme fossile et le capitalisme vert ne se neutraliseraient pas ; ils s’additionneraient.

Détruire ici, se protéger ailleurs

Cette mécanique prend un relief particulier lorsqu’elle est mise en regard des stratégies de repli des grandes fortunes. L’entretien évoque des bunkers luxueux, des îles privées et des refuges fortifiés acquis par certains milliardaires. Mark Zuckerberg ferait construire à Hawaï un bunker souterrain de 500 mètres carrés. Plus de la moitié des milliardaires de la Silicon Valley auraient également acheté une forme d’« assurance apocalypse », notamment en Nouvelle-Zélande.

Le contraste est brutal : ceux qui disposent des moyens les plus importants pour contribuer au désordre climatique semblent aussi les mieux placés pour organiser leur propre mise à l’abri. Monique Pinçon-Charlot y voit une extension du « séparatisme des riches » qu’elle a étudié avec Michel Pinçon : quartiers réservés, écoles propres, cercles fermés, patrimoine protégé. À mesure que la crise écologique s’aggrave, cet entre-soi changerait simplement d’échelle. Il ne s’agirait plus seulement de vivre à part, mais de survivre à part.

La sociologue relie aussi cette violence sociale à des scandales sanitaires et environnementaux comme celui du chlordécone en Guadeloupe et en Martinique, utilisé plusieurs années après son interdiction aux États-Unis. Elle y voit une inégalité de traitement persistante entre la métropole et les territoires ultramarins, sur fond d’histoire coloniale.

Une critique du système, pas des seuls comportements

Au bout de cette démonstration, Monique Pinçon-Charlot défend une conclusion nette : aucune transition écologique sérieuse ne pourra aboutir sans remise en cause de la propriété privée des moyens de production et du droit d’exploiter indéfiniment le vivant. Sa critique est radicale, mais elle s’appuie sur un constat difficile à éluder : tant que les acteurs qui tirent profit de la destruction écologique gardent la main sur les réponses à y apporter, la transition risque de rester un marché de plus.

Elle appelle donc à coordonner les résistances entre syndicats, associations, mobilisations écologistes, recours judiciaires, désobéissance civile, médias indépendants et réseaux locaux.

Nos divisions font leur bonheur.

Monique Pinçon-Charlot

Sa cible n’est pas l’individu isolé face à sa consommation, mais une classe dominante organisée, consciente de ses intérêts et capable de transformer jusqu’au désastre qu’elle alimente en nouvelle source d’accumulation.

Dans cette lecture, le problème climatique n’est pas seulement environnemental. Il est politique, social et profondément lié à la concentration du pouvoir. Et c’est précisément ce qui rend le débat plus conflictuel que les appels consensuels à une transition « verte » : il ne s’agit plus d’adapter le système, mais de regarder qui détruit, qui décide, et qui espère déjà s’en sortir derrière ses murs.