Nutri-Score : quand l’industrie agroalimentaire s’invite dans l’écriture de la loi
Présenté comme un débat technique, le conflit autour de l’étiquetage nutritionnel a surtout révélé une stratégie d’influence de l’industrie agroalimentaire. L’enjeu était d’éviter qu’une information plus lisible rende immédiatement comparables des produits transformés aux qualités nutritionnelles très inégales.
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Le débat sur l’étiquetage des aliments ne portait pas seulement sur des couleurs apposées en façade des emballages. Il touchait à un point bien plus sensible pour l’industrie agroalimentaire : la possibilité, pour les consommateurs, de voir en quelques secondes ce que des tableaux nutritionnels touffus rendent souvent illisible.
Sur le papier, l’information existe déjà. Dans les rayons, elle se présente sous forme de chiffres, de pourcentages et de portions qu’il faut savoir interpréter, puis comparer, au moment même de l’achat. Cette complexité n’a rien d’anodin. Elle intervient alors que l’alimentation est liée à des enjeux de santé publique majeurs. À l’époque des faits relatés, 17 Français sur 100 étaient présentés comme obèses, et les projections de l’Organisation mondiale de la santé évoquées dans le récit estimaient que cette proportion pourrait atteindre 27 sur 100 en 2030. L’obésité était associée à la progression des maladies cardiovasculaires, des cancers et du diabète.
C’est dans ce contexte que le professeur Serge Hercberg, chargé de la politique de nutrition et de santé en France, défend un système simple : un classement visuel de A à E, du vert au rouge. Son principe est précisément de retirer au consommateur la charge d’un déchiffrage fastidieux. Le calcul intègre notamment les calories, les graisses saturées et le sucre, mais aussi des éléments jugés favorables comme les fibres et les protéines. L’intérêt est double : mieux informer et rendre comparables, au sein d’une même catégorie, des produits jusque-là protégés par l’opacité technique de leur étiquetage.
Une opposition industrielle structurée
C’est cette comparabilité qui a cristallisé les résistances. Serge Hercberg souligne que les fabricants acceptent la concurrence sur les prix, mais beaucoup moins celle qui rend visibles les écarts de qualité nutritionnelle. Le point de friction est là : un logo simple ne change pas seulement la lecture des emballages, il modifie les règles de la concurrence.
L’Association nationale des industries alimentaires, qui représente notamment de grands groupes du secteur, reconnaît elle-même que l’information nutritionnelle existante est difficile à comprendre. Mais elle combat le principe d’un classement coloré, jugé réducteur pour des produits alimentaires complexes. Son argumentaire met en avant « l’équilibre », « la variété » et le « modèle alimentaire français », avec des exemples récurrents comme les fromages, les saucissons, les rillettes, le chocolat ou le caramel au beurre salé.
Cette ligne de défense suggère un affrontement entre santé publique et patrimoine gastronomique. Or le champ réel du conflit est beaucoup plus large. Il concerne aussi les céréales industrielles, les pizzas, les plats préparés, les biscuits et une masse de produits transformés consommés tous les jours. Autrement dit, l’enjeu n’est pas seulement la protection de spécialités traditionnelles, mais l’exposition plus directe de la qualité nutritionnelle de l’offre industrielle courante.
Des amendements rédigés par le lobby
La stratégie ne s’est pas arrêtée à la communication. Des documents internes de l’ANIA exposent une opposition nette au système à cinq couleurs, qualifié de « stigmatisant », et reprennent les éléments de langage ensuite déployés publiquement. Une « communauté du bien-manger » est même créée pour fédérer industriels, représentants de filières, lobbyistes et responsables politiques derrière une bannière plus consensuelle.
Le passage par le Parlement a donné à cette influence une portée plus concrète encore. Un sénateur interrogé résume sans détour la dépendance des élus à l’expertise extérieure :
On a besoin d’eux. Nous, il y a plein de choses qu’on ne sait pas. Ils peuvent t’enfumer, mais c’est toi qui dois vérifier.
Un sénateur interrogé
Entre mars et décembre 2015, pendant les discussions sur le nouvel étiquetage, l’ANIA transmet aux parlementaires des propositions d’amendements déjà rédigées. Dans certains cas, il ne restait plus qu’à les adapter formellement avant dépôt. Une analyse informatique comparant ces documents aux amendements effectivement présentés a fait apparaître des passages identiques. Selon les résultats exposés, environ 25 % des parlementaires, députés et sénateurs confondus, auraient tenté de modifier le texte en reprenant des orientations ou des formulations issues de l’ANIA.
La critique de l’industrie agroalimentaire trouve ici son fondement le plus solide : il ne s’agit plus seulement de défendre publiquement ses intérêts, mais d’intervenir jusque dans l’écriture de la loi.
Retarder plutôt que perdre
Les amendements destinés à affaiblir le projet ont finalement été rejetés. Mais l’opposition a changé de méthode. Les industriels ont demandé une expérimentation grandeur nature comparant le système à cinq couleurs à d’autres modèles, dont certains avaient été conçus ou soutenus par eux.
L’un de ces dispositifs reposait sur les pourcentages des besoins journaliers. Là où un code couleur permet une lecture immédiate, cette solution exige de comprendre plusieurs valeurs exprimées en pourcentage. Des documents internes attribués à l’ANIA décrivent d’ailleurs clairement l’objectif : faire en sorte que le système 5C ne soit plus perçu comme l’unique option et puisse être écarté à l’issue de l’expérimentation comparative.
Le trouble s’est accentué lorsque le Fonds français pour l’alimentation et la santé, financé par des entreprises du secteur, a été associé à l’organisation de cette expérimentation. Trois scientifiques du comité de travail ont alors démissionné en dénonçant le poids des lobbies. Marisol Touraine, ministre de la Santé, a rejeté l’idée d’un recul face aux pressions industrielles, affirmant rechercher « l’étiquetage le plus efficace possible » et assurant que l’expérimentation resterait sous contrôle public.
Au fond, cette séquence montre moins une querelle technique qu’un rapport de force classique : dès lors qu’une information claire réduit l’avantage tiré du marketing, du packaging ou de la notoriété, elle devient un problème pour ceux qui prospèrent sur la complexité. Pour le consommateur, la question restait pourtant d’une simplicité désarmante : savoir rapidement ce qu’il achète.