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Macronisme, peur sociale et contrôle du récit : la critique d’un système plus que d’un homme

La persistance de la violence politique, du mensonge public et de la défiance démocratique est ici reliée à des mécanismes de long terme : affaiblissement des protections collectives, durcissement néolibéral, concentration médiatique et encadrement croissant de la parole publique.

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Emmanuel Macron n’apparaît pas, dans cette lecture, comme une anomalie surgie de nulle part, mais comme le produit d’un paysage social, politique et médiatique profondément dégradé. Guerre, violence politique, mensonge public, peur diffuse : ces phénomènes sont rapportés à des dynamiques historiques de longue durée plutôt qu’à une prétendue nature humaine immuable. Le point de départ est clair : l’ancienneté d’un phénomène ne suffit pas à le rendre inévitable, et l’analyse des faits doit précéder toute conclusion morale ou politique.

Au centre du diagnostic se trouve la peur. Issue de mécanismes anciens de survie, elle serait devenue dans les sociétés contemporaines un ressort de consommation, de traitement médiatique et de gouvernement. L’idée est d’autant plus sévère qu’elle s’appuie sur une transformation sociale précise : affaiblissement des cadres religieux, familiaux, claniques et collectifs, recul de l’État-providence, exposition à des menaces globales mal absorbées par des structures psychiques héritées d’un autre âge. Le groupe, traditionnel rempart contre l’angoisse, se délite ; l’individu isolé devient plus anxieux, plus désorienté, et plus enclin à l’obéissance.

Cette articulation entre état psychique collectif et structures du pouvoir permet de lire autrement la période ouverte en 2017. Le macronisme est présenté comme l’expression politique d’une société « apeurée, atomisée et égarée », donc davantage disposée à porter au pouvoir des dirigeants jugés destructeurs. La critique ne vise pas seulement un style de gouvernement : elle décrit un cercle vicieux où la dégradation sociale nourrit la dégradation du pouvoir, qui aggrave à son tour la première.

Le bilan avancé est, à cet égard, particulièrement lourd : 14 % d’opinions favorables pour Emmanuel Macron, doublement du capital du top 500 des plus grandes fortunes, taux de pauvreté présenté comme record, 20 000 lits d’hôpitaux fermés, mortalité infantile en hausse, système scolaire en recul, 29 recours au 49.3 dont 23 par Élisabeth Borne, des milliers de manifestants blessés, « dont une trentaine éborgnés », et une dette publique accrue de 1 300 milliards d’euros. Pris ensemble, ces éléments dessinent moins une modernisation qu’un affaissement démocratique et social, avec pour corollaires une abstention élevée, un champ politique fragmenté et l’enracinement de l’extrême droite.

Un pouvoir qui se durcit à mesure qu’il s’affaiblit

Frédéric Lordon résume ce basculement en une formule : un néolibéralisme « atteint », « affaibli » et « mis en cause » « devient violent ». Selon lui, après une phase de recueil du consentement puis de fabrication industrielle de ce consentement par les industries culturelles, le pouvoir en serait venu à un consentement « forcé » par « la violence, par le mépris, par la violence psychique, par la violence physique, la répression armée ». Le recours à la police lors des manifestations, les gardes à vue et les blessures infligées à la population sont cités comme symptômes de cette évolution.

À cette violence physique s’ajoute, dans cette analyse, une violence psychique fondée sur le mépris social. Les mots employés pour parler du peuple ne seraient pas neutres. Lordon rappelle que « Jojo » était le terme employé par Emmanuel Macron pour désigner les gilets jaunes, et voit dans ce type de langage une manière de renvoyer les classes populaires à l’irrationalité. De la même façon, des expressions comme « responsabilité », « se serrer la ceinture », « réformes courageuses » ou « il n’y a pas d’alternative » serviraient moins à décrire le réel qu’à délégitimer toute contestation.

La contradiction est poussée plus loin avec la question économique. Lordon affirme que la France est entrée dans « un régime de subventionnement public par le contribuable du taux de profit des entreprises privées ». Il s’appuie sur le rapport du sénateur Fabien Gay, qui chiffre à 210 milliards d’euros les transferts en faveur des entreprises. Dans cette perspective, la liberté de circulation des capitaux, la concurrence internationale, les délocalisations, les privatisations et la déréglementation ont réduit à néant les bases mêmes d’un compromis social-démocrate. La conclusion est tranchée : un « réarmement de la social-démocratie » n’aura pas lieu.

Mensonge public, élites fermées et verrouillage médiatique

La critique déborde largement le seul exécutif. Le mensonge public est décrit comme une pratique désormais assumée, au point que les responsables politiques continueraient à proférer des contre-vérités tout en sachant qu’elles sont perçues comme telles. Ce mécanisme nourrirait un « dégoût » collectif et un rapport de plus en plus toxique à l’apparence et au faux-semblant.

L’affaire Epstein est mobilisée comme révélateur d’un système de prédation protégé par la puissance sociale. Monique Pinçon-Charlot estime qu’un tel cas ne peut être isolé et invoque une « solidarité de classe ». À ce niveau de richesse et de pouvoir, l’argent seul ne suffirait pas : capital économique, social, culturel et symbolique se renforcent mutuellement, jusqu’à produire des formes d’impunité.

Dans ce tableau, la concentration des médias occupe une place stratégique. Une « poignée de milliardaires » contrôlerait l’essentiel des grands médias privés et une partie de la production des médias publics. Cette concentration est présentée comme un facteur d’alignement éditorial, renforcé par l’autocensure dans les rédactions sur certains sujets internationaux. Maurice Lemoine résume cette contrainte de façon brutale : « Un jeune journaliste aujourd’hui qui arrive dans sa rédaction en disant ce que je viens de vous dire là, il est mort. »

La critique vise enfin les nouveaux outils de régulation numérique. Le Digital Services Act est décrit comme un cadre favorisant une modération automatisée massive, sous la menace de sanctions pouvant atteindre 6 % du chiffre d’affaires mondial des plateformes. Derrière l’objectif affiché de régulation, c’est la crainte d’une sélection politique des contenus qui s’exprime, au détriment surtout des médias alternatifs. L’enjeu n’est plus seulement de convaincre, mais de définir qui peut encore être visible.

L’angle commun de ces analyses est net : la crise démocratique ne relèverait pas d’un accident de parcours ni d’un simple défaut de personnel politique. Elle renverrait à un système de sélection des élites, à des structures économiques devenues coercitives et à un espace public de plus en plus filtré. Dans cette perspective, le macronisme n’est pas l’exception. Il est le symptôme.