Jordan Bardella et la transparence à géométrie variable de ses rendez-vous européens
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Le président du RN, qui revendique volontiers la transparence dans le débat public, n’aurait pas déclaré au moins 19 rendez-vous avec des lobbyistes ou des représentants étrangers depuis sa réélection au Parlement européen. Des omissions qui contreviennent aux règles internes de l’institution.
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Jordan Bardella fait de la transparence un argument politique. Mais au Parlement européen, cette exigence ne semble pas s’appliquer avec la même rigueur à ses propres activités. Une information rapportée par Off Investigation met en cause le président du Rassemblement national pour n’avoir pas déclaré l’ensemble de ses rendez-vous avec des représentants d’intérêts et des autorités de pays tiers, alors même que ces rencontres doivent être publiées en ligne.
Le décalage est d’autant plus net que cette obligation n’a rien d’accessoire. L’article 7 du code de conduite des eurodéputés impose la déclaration de tous les rendez-vous avec des lobbyistes ou avec des représentants de pays non membres de l’Union européenne. Ce dispositif a été renforcé en 2023 après le scandale du Qatargate, précisément pour limiter les angles morts dans lesquels prospèrent les influences discrètes.
Or, au 27 mai au matin, Jordan Bardella n’avait déclaré que 20 rendez-vous depuis sa réélection de juin 2024. Au moins 19 autres auraient été omis. Le problème n’est donc pas un oubli isolé, mais une série de manquements portant sur des interlocuteurs variés, dans des secteurs et des contextes politiques parfois sensibles.
Des rencontres étrangères absentes du registre
Parmi les rendez-vous non déclarés figurent plusieurs échanges avec des responsables étrangers. Sa présence au Sommet pour l’avenir des Nations unies, à New York, le 23 septembre 2024, n’apparaît pas dans le registre officiel. Pas davantage que sa rencontre à Bruxelles, le 17 octobre 2024, avec le président ukrainien Volodymyr Zelensky, pourtant visible sur sa page Facebook.
Même constat pour son entretien, le 21 février 2025 à Washington, avec le ministre israélien de la Diaspora, Amichai Chikli. Jordan Bardella s’en était pourtant félicité publiquement, évoquant sur les réseaux sociaux des « échanges fructueux ». Son déplacement à Jérusalem, les 26 et 27 mars 2025, dans le cadre d’une conférence consacrée à la lutte contre l’antisémitisme, où il s’est affiché avec le président de la Knesset Amir Ohana, n’aurait pas non plus été déclaré.
S’y ajoute un rendez-vous à Paris, le 12 décembre, avec l’ambassadeur des États-Unis en France, Charles Kushner, en présence de Marine Le Pen. Là encore, une rencontre de cette nature entrait dans le champ des obligations déclaratives.
L’épisode le plus révélateur concerne peut-être les Émirats arabes unis. En mai 2026, lors de la session plénière de Strasbourg, Jordan Bardella a rencontré Saqr Ghobash, président du Conseil national fédéral, Ali bin Rashid Al Nuaimi, président de la commission des Affaires étrangères, ainsi que l’ambassadeur des Émirats auprès de l’UE. Cette rencontre n’avait pas été signalée sur le registre. Mais après une sollicitation de ses équipes par des journalistes le 27 mai à 8 h 45, la rencontre avec l’ambassadeur émirati en France a été publiée. Le reste des questions est resté sans réponse.
Des contacts avec des intérêts privés non publiés
Les omissions ne concernent pas seulement des responsables étrangers. Raphaël Kergueno, responsable des politiques publiques à Transparency International EU, estime que Jordan Bardella « n’assure pas [non plus] son devoir de transparence » dans ses échanges avec des représentants d’intérêts.
Le 19 juin 2025, l’eurodéputé s’est rendu au Salon du Bourget, où il a notamment rencontré Éric Trappier, PDG de Dassault Aviation et président de l’UIMM. En août 2025, il a mis en avant ses discussions avec la Coordination rurale et la FDSEA de Champagne-Ardenne. En février 2026, au Salon de l’agriculture, il s’est entretenu avec la filière betterave FNSEA Isère, les Jeunes agriculteurs, le Cniel et Interbev. Aucun de ces rendez-vous n’aurait été déclaré.
D’autres contacts ont été rendus publics par leurs interlocuteurs plutôt que par Bardella lui-même. Le Nouvel Obs a indiqué qu’il aurait été invité en décembre 2025 à une réception organisée à Paris par Alexandre Arnault, dirigeant de Tiffany & Co. En janvier 2026, Jean-Dominique Senard, président du conseil d’administration de Renault, a lui aussi évoqué sa rencontre avec le président du RN. Le patron du constructeur a ensuite obtenu de Bardella un soutien public au report de l’interdiction des voitures thermiques prévue en 2035, mesure finalement abandonnée par l’Union européenne en décembre.
Il faut encore ajouter un déjeuner avec le bureau exécutif du Medef, le 20 avril, et une invitation de l’organisation patronale Ethic par sa présidente Sophie de Menthon. Là aussi, aucune déclaration.
Un contrôle faible, des enjeux politiques élevés
Sur le papier, le Parlement européen peut sanctionner ce type d’omissions. La présidente de l’institution, Roberta Metsola, dispose d’une palette allant du blâme à des pénalités financières, voire à une suspension temporaire. Mais ce pouvoir reste discrétionnaire, et le système est jugé trop peu contraignant par les défenseurs d’un encadrement plus strict.
Raphaël Kergueno parle d’« un cadre encore bien trop permissif ». Manon Aubry, coprésidente du groupe de la Gauche au Parlement européen, y voit pour sa part « la porte ouverte aux ingérences étrangères ». En mai, une nouvelle réforme destinée à créer une instance européenne indépendante chargée de l’éthique a été bloquée en commission des affaires constitutionnelles par le Parti populaire européen et les groupes situés à sa droite, dont les Patriotes pour l’Europe présidés par Jordan Bardella.
L’affaire intervient enfin à un moment politiquement délicat pour le chef du RN. À l’approche du verdict en appel dans l’affaire des assistants parlementaires européens du FN, et alors que son nom circule de plus en plus ouvertement pour 2027, ses activités sont observées de près. Le parquet européen a par ailleurs ouvert le 7 mai une enquête sur des soupçons de fraudes autour de formations aux médias financées par des fonds européens, pour plus de 130 000 euros, dont il aurait bénéficié avant la présidentielle de 2022.
Dans ce contexte, l’accumulation de rendez-vous non déclarés pose une question simple : comment revendiquer la transparence comme principe politique tout en laissant dans l’ombre une part significative de ses propres contacts d’influence ? Ici, la contradiction ne relève pas du procès d’intention. Elle se lit dans l’écart entre une règle écrite, des rencontres revendiquées publiquement, et leur absence répétée du registre officiel.