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Emmanuel Macron et la presse : une relation marquée par la mise à distance des journalistes d’investigation

Depuis 2017, la présidence d’Emmanuel Macron a multiplié les signes de contrôle de sa communication, de l’accès à l’Élysée à l’usage des réseaux sociaux. Plusieurs affaires, de Benalla aux enquêtes sur les ventes d’armes, ont ravivé les tensions autour de la protection des sources et de la liberté d’informer.

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Depuis son arrivée à l’Élysée en 2017, Emmanuel Macron a installé une relation singulière avec les médias, fondée sur une communication plus directe et sur une mise à distance de la presse politique chargée de suivre et de contrôler l’exécutif. Cette orientation s’est accompagnée de tensions récurrentes avec le journalisme d’investigation, dans un contexte plus large de concentration des médias privés.

Dès les premiers mois du quinquennat, la gestion de l’image du couple présidentiel prend une place visible. Michèle Marchand, dite Mimi, proche de Brigitte Macron, obtient que son agence Bestimage continue à s’occuper de la réputation du couple. En juillet 2017, lors de la visite officielle de Donald Trump à Paris, l’agence couvre une séquence montrant Brigitte Macron et Melania Trump. Des concurrents de Bestimage affirment alors que l’agence a tardé à transmettre ses clichés au pool élyséen, en invoquant la nécessité de « retoucher les images ». Dans le même temps, les portraits favorables du couple Macron se multiplient dans Paris Match.

Cette stratégie s’inscrit dans une doctrine assumée de mise à distance. Au début de 2018, lors de ses vœux à la presse, Emmanuel Macron affirme : « Désormais, l’Élysée instaurera avec la presse une distance légitime et cette distance légitime, c’est celle qui existe entre le pouvoir et le contrepouvoir. » Cette ligne se traduit par un projet de transfert du bureau de presse hors du bâtiment principal de l’Élysée, vers une annexe située à environ 150 mètres, ainsi que par une volonté de limiter la présence systématique de la presse politique lors des déplacements présidentiels.

Une communication plus directe

Parallèlement, le chef de l’État développe une communication qui contourne les canaux politiques traditionnels, notamment via Instagram et YouTube. En 2021, il participe à une émission sur la chaîne de McFly et Carlito. Cette stratégie repose sur une adresse directe à l’opinion, sans passer systématiquement par le filtre des journalistes politiques.

Le voyage officiel en Inde, au printemps 2018, illustre cette gestion sélective de l’accès. Une visite du Taj Mahal présentée comme privée se déroule pourtant en présence de représentants de médias et de la communication présidentielle, dont un photographe de Bestimage, des journalistes de l’AFP, de Paris Match et de TF1, ainsi que des conseillers et les équipes visuelles de l’Élysée. Quatre jours plus tard, Paris Match consacre huit pages à ce déplacement. Emmanuel Macron répond alors qu’il n’était « pas accompagné par des officiels » et ajoute que, si la frustration de ceux qui n’étaient pas présents conduit à ce type de questions, « ça devrait pas être totalement fermé aux médias ».

Le tournant de l’affaire Benalla

L’affaire Benalla marque un point de rupture en 2018. Le 1er mai, à Paris, un homme filmé en train de frapper des manifestants est identifié plusieurs mois plus tard par Ariane Chemin, du Monde, comme Alexandre Benalla, proche collaborateur du président. Officiellement chargé de l’intendance, des voyages et des réceptions à l’Élysée, il aurait été, selon la présidence, « mis à pied pendant 15 jours avec suspension de salaire » et « démis de ses fonctions en matière d’organisation de la sécurité des déplacements du président ».

Une enquête vidéo du Monde, publiée en juillet, affirme pourtant qu’Alexandre Benalla a continué à accompagner Emmanuel Macron après cette suspension, photos à l’appui, notamment les 13 et 14 juillet. Le quotidien révèle aussi qu’il disposait d’un passeport diplomatique, d’un badge d’accès à l’Assemblée nationale et d’un port d’armes temporaire. Les oppositions dénoncent alors un « scandale d’État ». Emmanuel Macron réplique : « S’ils veulent un responsable, il est devant vous. Qu’ils viennent le chercher. »

D’autres incidents impliquant Alexandre Benalla sont ensuite mis au jour. Fin décembre, dans une station de ski, deux journalistes de BFM TV affirment avoir été menacés par lui. Ils rapportent qu’il leur a signifié qu’ils n’avaient « plus intérêt à revenir » et qu’il savait où ils habitaient.

Secret-défense et protection des sources

Les convocations de journalistes par la DGSI ont ensuite cristallisé les inquiétudes sur la liberté d’informer. Le 29 mai 2019, Ariane Chemin est convoquée à Levallois-Perret et interrogée pendant environ trois quarts d’heure. Elle décrit une procédure d’intimidation. La porte-parole du gouvernement déclare alors : « Je suis très profondément attachée à la liberté d’informer. Mais les journalistes sont des justiciables comme les autres. »

Valentine Oberti est à son tour convoquée le 15 février 2019 dans le cadre d’une enquête sur les ventes d’armes françaises à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis. Le document qu’elle obtient, classé « confidentiel défense », affirme que près de 430 000 civils yéménites se trouvent sous le feu de chars Leclerc et de canons Caesar vendus par la France aux Saoudiens. Ces éléments contredisent la ligne officielle défendue par Florence Parly, qui assure : « Nous ne vendons pas des armes n’importe comment. Rien n’est plus encadré que le régime d’autorisation d’exportation des armements. »

Les révélations sont finalement publiées par Disclose le 15 avril 2019, puis reprises par d’autres médias. Une dizaine de journalistes ayant relayé l’enquête sont ensuite convoqués par la DGSI. Valentine Oberti rappelle : « Un journaliste ne dévoile jamais ses sources. »

Fin 2021, Disclose révèle aussi que des repérages aériens menés par des militaires français en Égypte, officiellement destinés à la lutte antiterroriste, auraient été utilisés par le régime du maréchal al-Sissi pour bombarder des trafiquants. La journaliste Ariane Lavrilleux, à l’origine des révélations, est perquisitionnée en septembre 2023 puis placée en garde à vue pendant près de deux jours. Le 17 janvier 2025, elle est convoquée au tribunal judiciaire de Paris en vue d’une éventuelle mise en examen, avant d’apprendre qu’elle n’est finalement pas poursuivie pour appropriation et divulgation d’un secret de la défense nationale, les magistrates retenant l’intérêt public des informations révélées.

Un cadre législatif contesté

Plusieurs textes ont également suscité l’alarme dans la profession. En 2018, la transposition de la directive européenne sur le secret des affaires déclenche une mobilisation de sociétés de journalistes et d’ONG, qui dénoncent « une attaque sans précédent contre le droit d’informer ». En 2020, l’article 24 de la proposition de loi « sécurité globale », défendu par Gérald Darmanin, prévoit de sanctionner la diffusion d’images de policiers dans certaines conditions. Après de vives critiques, le Conseil constitutionnel censure le dispositif.

Ces tensions s’inscrivent enfin dans un paysage médiatique marqué par une forte concentration capitalistique. Il est avancé que 90 % des grands médias privés sont contrôlés par une poignée de milliardaires proches du pouvoir, parmi lesquels Bernard Arnault, Rodolphe Saadé, Vincent Bolloré et Xavier Niel. Fin 2024, une école privée parisienne de journalisme est rachetée par Bernard Arnault, Rodolphe Saadé et Vincent Bolloré. Début 2022, auditionné au Sénat, Bernard Arnault résume sa ligne en déclarant qu’il ne souhaite pas financer « un journal qui devienne le support de l’extrême droite ou de l’extrême gauche » et ajoute : « Si Les Échos demain devaient défendre l’économie marxiste, je serais quand même extrêmement gêné. »