De la peur à la censure : la critique d’une société façonnée par le néolibéralisme
Crise politique, violence sociale, concentration des médias, autocensure, domination des plateformes : plusieurs lectures convergent vers un même diagnostic. Le désordre contemporain relèverait moins d’accidents isolés que d’un système qui fragilise les protections collectives et normalise la brutalité.
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La crise politique et sociale contemporaine est ici interprétée comme le produit d’une transformation profonde des sociétés, bien au-delà de la seule conjoncture française. Au centre de ce diagnostic figurent une peur devenue instrument de gouvernement, un pouvoir jugé de plus en plus coercitif et un néolibéralisme accusé non seulement de transformer l’économie, mais aussi de produire des comportements, des hiérarchies et des formes de violence qui finiraient par contaminer l’ensemble du corps social.
L’un des points de départ de cette critique consiste à récuser toute naturalisation du désastre. Que la guerre soit un phénomène ancien ne la rend pas inévitable. L’argument vaut plus largement pour les structures de domination : leur ancienneté ne prouve ni leur nécessité ni leur permanence. Encore faut-il modifier les conditions politiques, économiques et sociales qui les rendent possibles. Cette idée s’oppose à une vision fataliste d’une nature humaine condamnée à la violence et à la compétition.
La peur occupe, dans cette lecture, une place centrale. Mécanisme de survie hérité de l’évolution, elle peut également devenir un ressort de la consommation, de la communication médiatique, des algorithmes et de l’action politique. Le diagnostic proposé est sévère : l’affaiblissement de certaines appartenances collectives, la transformation des structures familiales et religieuses et le recul de plusieurs protections sociales auraient rendu les individus plus vulnérables à l’angoisse et à l’isolement.
Il serait toutefois excessif de faire commencer ce basculement à une date unique ou d’affirmer que les protections collectives auraient simplement disparu entre les années 1950 et 1970. L’État-providence s’est au contraire fortement développé pendant une partie de cette période. Les évolutions ont été progressives, contradictoires et différentes selon les pays. La thèse défendue reste celle d’une société plus atomisée, donc plus réceptive aux pouvoirs qui promettent l’ordre tout en entretenant l’insécurité sociale.
Un pouvoir affaibli qui durcit ses méthodes
Dans ce cadre, le macronisme apparaît moins comme une anomalie que comme une forme particulièrement aboutie de cette évolution. Neuf ans après l’élection d’Emmanuel Macron en 2017, le pouvoir présidentiel connaît une forte impopularité. Le chiffre de 14 % d’opinions favorables, cité dans l’analyse, correspond à un baromètre d’opinion particulier et doit être compris comme une photographie ponctuelle, susceptible de varier selon les instituts, la date et la formulation de la question.
Plusieurs évolutions économiques et sociales sont mises en avant. La suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune au profit de l’impôt sur la fortune immobilière et l’instauration du prélèvement forfaitaire unique ont particulièrement bénéficié aux détenteurs de capitaux. Dans le même temps, le patrimoine cumulé des 500 plus grandes fortunes professionnelles, tel qu’il est évalué chaque année par le magazine Challenges, a plus que doublé depuis 2017.
La dette publique française est passée d’environ 2 281 milliards d’euros à la mi-2017 à 3 536 milliards à la fin du premier trimestre 2026, soit une progression d’environ 1 255 milliards d’euros. Cette hausse ne peut cependant pas être imputée à une seule politique : elle résulte à la fois des déficits structurels, des choix fiscaux et budgétaires et du coût des crises sanitaire, énergétique et inflationniste.
Sur le plan social, le taux de pauvreté monétaire a atteint 15,4 % en 2023, son niveau le plus élevé depuis le début de la série comparable de l’Insee en 1996. La mortalité infantile connaît également une tendance préoccupante à la hausse depuis le début des années 2010. Quant au système scolaire, les évaluations internationales mettent en évidence une baisse des performances et un poids particulièrement important de l’origine sociale, même si le terme d’« effondrement » relève davantage du jugement politique que de la statistique.
Le nombre de lits d’hospitalisation complète a lui aussi continué de diminuer. Selon la Drees, l’ensemble des établissements de santé publics et privés comptait environ 400 000 lits en 2017, contre 367 100 fin 2024. Cette réduction d’environ 33 000 lits accompagne notamment le développement de l’ambulatoire, mais elle suscite des critiques lorsqu’elle réduit les capacités d’accueil avec nuitée ou se combine à des pénuries de personnel.
La critique ne porte donc pas seulement sur l’efficacité du pouvoir, mais sur sa logique. Frédéric Lordon estime que le néolibéralisme, lorsqu’il ne parvient plus à obtenir l’adhésion, tend à devenir plus autoritaire. Il décrit le passage d’une fabrication du consentement à un consentement imposé par le mépris, la violence psychique, la répression et la contrainte institutionnelle.
Le recours répété à l’article 49, alinéa 3, de la Constitution nourrit cette interprétation. La Première ministre Élisabeth Borne y a eu recours à 23 reprises entre 2022 et 2023, principalement pour faire adopter des textes budgétaires. D’autres gouvernements l’ont utilisé avant et après elle. Ce mécanisme est prévu par la Constitution et engage la responsabilité du gouvernement devant l’Assemblée nationale, mais sa répétition alimente le débat sur l’affaiblissement de la délibération parlementaire.
La répression de plusieurs mouvements sociaux constitue un autre élément central de cette critique. Lors du mouvement des « gilets jaunes », le ministère de l’Intérieur a recensé environ 2 500 manifestants blessés. L’AFP a identifié 23 personnes ayant perdu l’usage d’un œil, tandis que d’autres décomptes journalistiques en ont recensé 24. Ces blessures ne permettent pas de résumer l’ensemble du maintien de l’ordre sous Emmanuel Macron, mais elles ont durablement marqué le débat sur l’emploi des lanceurs de balles de défense et des grenades.
Le langage comme instrument de neutralisation
Cette violence ne serait pas seulement policière ou institutionnelle. Elle passerait aussi par les mots. Les expressions « responsabilité », « se serrer la ceinture », « réformes courageuses » ou « il n’y a pas d’alternative » sont présentées comme des outils de disqualification préventive. Selon cette analyse, elles ne se contentent pas de décrire le réel : elles tendent à refermer par avance le champ du pensable en présentant certaines politiques comme les seules raisonnables.
Frédéric Lordon souligne à ce titre une contradiction entre la responsabilité invoquée face au peuple et la dépendance des finances publiques aux marchés obligataires. Il décrit un régime dans lequel la puissance publique soutient le taux de profit des entreprises privées, tandis que les dépenses sociales et les services publics sont régulièrement sommés de se restreindre.
Le chiffre cité à l’appui de cette critique doit être correctement attribué. Une commission d’enquête du Sénat sur les aides publiques aux entreprises, dont le sénateur Fabien Gay était le rapporteur, a évalué leur coût annuel à environ 211 milliards d’euros. Il ne s’agit pas uniquement de subventions versées directement aux grandes entreprises : ce montant agrège différents dispositifs, notamment des dépenses fiscales, des exonérations de cotisations sociales et des aides budgétaires. La commission a surtout dénoncé l’absence de suivi exhaustif, d’évaluation et de conditionnalité suffisante de ces soutiens.
Une société qui sélectionne ses propres brutalités
L’analyse va plus loin encore : le néolibéralisme ne serait pas seulement un cadre économique, mais une matrice morale. Le philosophe Dany-Robert Dufour en retrace l’un des arrière-plans intellectuels à travers les travaux de Bernard Mandeville, auteur de La Fable des abeilles. Mandeville défendait l’idée paradoxale selon laquelle des « vices privés », comme la recherche de l’intérêt personnel et du luxe, pouvaient contribuer à la prospérité collective.
Cette thèse ne se confond pas exactement avec le néolibéralisme contemporain, apparu plus de deux siècles plus tard. Dany-Robert Dufour y voit néanmoins l’une des étapes intellectuelles ayant permis de présenter la poursuite de l’intérêt personnel non plus comme un défaut à contenir, mais comme un possible moteur de l’ordre économique.
Frédéric Lordon radicalise ce constat en affirmant que les structures sociales et psychiques sont « coextensives ». Selon lui, les organisations sélectionnent et récompensent certains comportements : goût de la compétition, indifférence aux conséquences humaines, recherche illimitée du profit ou capacité à imposer des décisions douloureuses.
Lorsqu’il évoque un capitalisme « en voie de fascisation » qui aurait favorisé le « règne des pervers » dans les étages supérieurs de la société, Lordon formule une interprétation politique et psychanalytique, et non un diagnostic clinique portant sur l’ensemble des dirigeants. Il définit cette perversion par le déni de l’altérité et par la jouissance tirée de la détresse d’autrui. La critique d’une société toxique prend ici un sens précis : les institutions valoriseraient les subjectivités les mieux adaptées à l’absence de limites.
Médias concentrés, paroles filtrées
Ce tableau est prolongé par une critique de la circulation de l’information. Une part importante des grands médias privés français appartient à des groupes contrôlés par quelques industriels et milliardaires, parmi lesquels Vincent Bolloré, Bernard Arnault, Rodolphe Saadé, Daniel Křetínský, Patrick Drahi ou la famille Dassault. Cette concentration ne signifie pas que tous les médias français seraient détenus par une poignée d’acteurs : le paysage comprend aussi un secteur public, des médias indépendants et de nombreux titres locaux. Elle pose néanmoins des questions réelles sur le pluralisme, l’indépendance des rédactions et les possibles conflits d’intérêts.
À cette concentration peuvent s’ajouter des mécanismes d’autocensure, de dépendance économique ou de mise à l’écart professionnelle. Leur existence doit être étudiée au cas par cas : elle ne permet pas d’affirmer que toutes les rédactions recevraient directement des consignes politiques de leurs propriétaires.
Les étiquettes de « complotiste » ou de « confusionniste » peuvent également servir à disqualifier abusivement certaines critiques du pouvoir. Elles ne sont cependant pas toujours dépourvues de fondement : les théories complotistes, les manipulations et les rapprochements idéologiques ambigus existent réellement. L’enjeu consiste donc à examiner les arguments et les faits plutôt qu’à remplacer le débat par une étiquette.
La critique s’étend enfin aux plateformes numériques et au Digital Services Act. Ce règlement européen, pleinement applicable depuis février 2024, impose notamment aux grandes plateformes d’évaluer et de limiter certains risques systémiques, de mieux traiter les signalements de contenus illégaux et d’accroître la transparence de leurs systèmes de recommandation. Les sanctions peuvent atteindre 6 % du chiffre d’affaires annuel mondial de l’entreprise concernée.
Le règlement ne crée pas une obligation générale de supprimer toute parole polémique ou critique et interdit aux États d’imposer une surveillance généralisée des utilisateurs. Ses détracteurs craignent néanmoins que la pression réglementaire encourage les plateformes à retirer préventivement des contenus licites ou à privilégier une modération automatisée incapable de saisir le contexte. Ce risque doit être distingué de l’objet juridique affiché du texte, qui vise principalement les contenus illégaux, la protection des utilisateurs et la transparence des plateformes.
Les algorithmes peuvent par ailleurs favoriser des contenus consensuels, publicitaires ou très engageants, mais ils peuvent aussi amplifier les messages conflictuels parce qu’ils suscitent davantage de réactions. L’idée d’une simple « aseptisation » de l’espace public numérique ne suffit donc pas à décrire leur fonctionnement, qui repose autant sur les intérêts commerciaux des plateformes que sur leurs politiques de modération.
Au bout du compte, ce diagnostic dessine une cohérence inquiétante. Peur, isolement, brutalisation du pouvoir, concentration médiatique et contrôle algorithmique ne constitueraient pas des crises entièrement séparées. Ils composeraient un même environnement social, dans lequel la fragilité collective peut devenir une ressource politique. Cette lecture reste une interprétation critique, portée notamment par Frédéric Lordon et Dany-Robert Dufour. Sa force dépend précisément de la distinction entre les faits vérifiables, les citations et les conclusions politiques que l’on choisit d’en tirer.