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Politique Analyse

ISF : la suppression portée par Emmanuel Macron ravive la question de ses intérêts et de sa cohérence fiscale

Justifiée en 2017 au nom de l’investissement, la fin de l’ISF s’inscrit dans une hostilité ancienne d’Emmanuel Macron à cet impôt. Mais cette ligne se heurte à des zones grises sur son patrimoine, ses revenus passés et sa situation fiscale, nourrissant un soupçon durable de conflit d’intérêts social plus que juridique.

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La suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune annoncée par Emmanuel Macron le 27 septembre 2017 a été présentée comme une mesure favorable à l’investissement. Le chef de l’État affirmait alors que l’ISF produisait « un effet pervers » lorsqu’il taxe « celles et ceux qui peuvent réinvestir dans l’économie ». Mais cette justification économique se heurte à un problème politique majeur : l’hostilité du président à cet impôt est ancienne, constante, et s’inscrit dans une trajectoire personnelle étroitement liée aux milieux d’affaires qu’il disait vouloir libérer.

Bien avant l’Élysée, Emmanuel Macron proposait déjà en 2007 la suppression de l’ISF au sein de la commission Attali. Jacques Attali dit avoir refusé cette option, estimant qu’elle aurait envoyé « un signal très mauvais à donner en termes de justice sociale ». Le désaccord est éclairant. D’un côté, une lecture de l’impôt comme frein au capital investi ; de l’autre, une question de justice et de symbole. Dix ans plus tard, l’exécutif supprimera l’ISF, puis alourdira les taxes sur le diesel, alimentant l’image d’un « président des riches ». L’enchaînement a durablement fragilisé le récit d’une réforme conduite dans l’intérêt général.

Une proximité structurelle avec les intérêts financiers

Le parcours d’Emmanuel Macron à Rothschild & Co pèse inévitablement sur l’interprétation de cette réforme. Entré dans la banque en 2008, coopté parmi les associés gérants fin 2010, il y a perçu près de 3 millions d’euros en trois ans selon les éléments avancés. Il revendiquait d’ailleurs avoir « très bien gagné » sa vie dans le privé et expliquait en 2012 : « L’idée était aussi de me mettre à l’abri financièrement. »

La question n’est pas ici morale au sens étroit. Elle est politique. Lorsqu’un responsable public défend avec constance la suppression d’un impôt pesant sur les grandes fortunes après avoir fait carrière dans une banque d’affaires, le soupçon d’une vision façonnée par les intérêts du capital n’a rien d’artificiel. Mark Endeveld soutient d’ailleurs qu’en 2007 Emmanuel Macron cherchait à séduire les membres patronaux de la commission Attali favorables à une remise en cause de l’ISF.

Cette lecture est renforcée par l’importance du deal Nestlé-Pfizer en 2012, sur lequel Emmanuel Macron a travaillé juste avant son entrée à l’Élysée. La rémunération exacte qu’il en a tirée n’est pas établie. Mais l’absence de données publiques, ajoutée aux hypothèses élevées avancées sur les honoraires de la banque, laisse subsister une zone d’ombre sur l’origine et l’ampleur exactes des revenus accumulés à cette période.

Un patrimoine modeste difficile à concilier avec les revenus passés

C’est là que la critique devient plus précise. En 2014, au moment de son arrivée à Bercy, le patrimoine déclaré d’Emmanuel Macron apparaît faible au regard des sommes gagnées chez Rothschild. La déclaration mentionne 269 000 euros de liquidités, un appartement parisien, des dettes importantes et, au total, un patrimoine net qui resterait limité. D’autres calculs, intégrant une valorisation plus élevée des biens immobiliers du couple, faisaient toutefois franchir le seuil d’assujettissement à l’ISF.

Les valorisations retenues par les époux Macron ont justement été contestées. En 2016, le fisc a considéré que la maison de Brigitte Macron au Touquet avait été sous-évaluée de 253 000 euros. Le couple a alors réglé 4 174 euros d’ISF pour 2013 et 2 264 euros pour 2014. Ces montants sont faibles. C’est précisément ce qui rend l’affaire politiquement sensible : l’enjeu n’était pas tant financier que symbolique. Hervé Martin estime que l’objectif était d’éviter l’image d’un ancien banquier d’affaires libéral refusant l’ISF dans un contexte de gauche.

L’argument de la simple erreur d’évaluation est d’autant moins convaincant que la sous-évaluation immobilière et l’augmentation du passif par l’endettement sont présentées par un inspecteur des finances publiques cité comme des moyens classiques de réduire l’assiette de l’ISF.

Des réponses partielles, des doutes persistants

La déclaration de patrimoine déposée en 2017 a, elle aussi, suscité des contestations, notamment sur l’absence d’une créance détenue sur son épouse au titre de travaux financés sur la maison du Touquet. La Haute Autorité pour la transparence de la vie publique a répondu qu’« aucun élément » ne remettait en cause le caractère « exhaustif, exact et sincère » de la déclaration. Le procureur François Molins n’a donné « aucune suite ».

Sur le plan institutionnel, ces réponses clôturent les procédures. Sur le plan politique, elles ne dissipent pas tout. Il demeure un écart difficile à lire entre des revenus très élevés, un patrimoine déclaré longtemps modeste et l’absence de réponses publiques sur plusieurs points sensibles : rémunération exacte sur le deal Nestlé-Pfizer, éventuels versements à l’étranger, ou cohérence d’ensemble entre revenus et actifs. Début 2022, Emmanuel Macron déclarait encore un patrimoine de 500 000 euros.

La suppression de l’ISF ne peut donc pas être réduite à une simple divergence doctrinale sur la fiscalité du capital. Elle s’inscrit dans une continuité personnelle et sociale qui en brouille la légitimité. Lorsqu’un président supprime un impôt qu’il combat depuis longtemps, après avoir évolué au cœur des intérêts qu’il avantage et alors que sa propre situation fiscale a suscité plusieurs régularisations ou interrogations, la promesse d’une réforme neutre au service de l’économie perd en crédibilité.