Accaparement de l’eau : quand les intérêts privés passent avant le bien commun
Mégabassines, eau en bouteille, centres de données, dépollution : derrière ces dossiers apparemment distincts, une même mécanique apparaît. Des acteurs privés obtiennent ou conservent l’accès à une ressource commune, avec l’appui de choix publics qui privilégient l’activité économique.
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Le conflit autour de l’eau n’oppose pas seulement des usages concurrents. Il met au jour une hiérarchie politique. D’un côté, les besoins des habitants et des écosystèmes ; de l’autre, des activités agricoles et industrielles auxquelles l’accès à la ressource continue d’être garanti, y compris lorsque le milieu se dégrade. C’est cette logique que décrit le journaliste Nicolas Celnik, coauteur avec Fabien Benoit de l’enquête publiée dans Les Assoiffeurs : la crise de l’eau ne relèverait pas d’abord d’une fatalité naturelle, mais de décisions qui autorisent certains prélèvements au nom de la souveraineté et du développement économique.
Pour lui, parler de « guerre de l’eau » masque le cœur du problème.
Il n’y a pas tant une pénurie de l’eau en soi qu’une surutilisation humaine, une transformation des paysages qui créent tous ces besoins en eau que l’on n’est plus en mesure de satisfaire aujourd’hui.
Nicolas Celnik
Le débat cesse alors d’être abstrait : il porte sur la destination de l’eau disponible et sur les acteurs auxquels on permet d’en disposer.
Des réserves pour quelques-uns
Le cas des mégabassines concentre cette critique. Ces réserves, remplies principalement par pompage dans les nappes phréatiques en saison froide, permettent à certains exploitants de continuer à irriguer l’été, y compris quand des restrictions s’appliquent ailleurs. Officiellement, il s’agit d’anticiper les sécheresses ; concrètement, ces infrastructures profitent surtout aux plus gros irrigants, selon Nicolas Celnik.
Leur financement public accentue la contradiction. Ces ouvrages sont présentés comme une réponse collective à la raréfaction de l’eau, mais leur coût peut exclure les exploitants les plus modestes. Dans un territoire étudié par les auteurs, le prix du mètre cube est passé de 9 à 35 centimes en deux ans. « Au-delà du fait que ces mégabassines sont une impasse écologique, comme le pointent les écologues, c’est aussi une impasse économique, y compris pour les irrigants de petite et moyenne taille », observe le journaliste.
Cette politique bénéficie à un modèle agricole bien identifié : l’irrigation des céréales, en particulier du maïs. Or, rappelle-t-il, moins de 7 % des surfaces agricoles françaises sont irriguées. Assimiler l’ensemble du monde paysan aux intérêts de quelques grands irrigants revient donc à brouiller le débat.
L’enquête évoque aussi des réserves construites ou exploitées sans autorisation. En Charente-Maritime, quatre mégabassines devaient être régularisées depuis 2018, mais leurs utilisateurs auraient continué leurs prélèvements malgré plusieurs décisions de justice. Leur destruction a été ordonnée, même si les exploitants ont fait appel. Le signal est clair : même lorsque le droit tranche, son application peut rester suspendue.
Le stockage contre le cycle naturel
L’un des arguments avancés par les promoteurs des mégabassines consiste à dire que l’eau non stockée partirait « dans la mer ». Nicolas Celnik y voit un « contre-sens majeur ». L’enjeu, explique-t-il, n’est pas de capter toujours plus d’eau, mais de ralentir son écoulement pour qu’elle reste dans les sols, les zones humides, les arbres et les nappes.
Cette distinction est décisive. L’artificialisation des terres, la disparition des matières organiques et la rectification des cours d’eau ont réduit la capacité des milieux à retenir l’humidité, même après des pluies abondantes. Les chercheurs rencontrés au laboratoire d’agronomie de Chizé préconisent donc la restauration des mécanismes naturels de rétention, à rebours d’une politique centrée sur les réserves artificielles.
Or la trajectoire législative va dans l’autre sens. Selon Nicolas Celnik, la loi d’urgence agricole adoptée le 21 juillet prévoit de doubler d’ici 2035 les volumes de stockage destinés à l’agriculture. Elle permettrait aussi au préfet de maintenir certains prélèvements pendant au moins trois ans malgré une décision de justice constatant leur incompatibilité avec l’état du milieu. La souveraineté alimentaire sert ici de justification, mais son contenu se déplace : il ne s’agit plus seulement de nourrir la population, mais aussi de préserver des débouchés économiques. Le maïs en donne la mesure : seuls 2 % de celui cultivé en France seraient du maïs doux destiné à l’alimentation humaine ; le reste va notamment aux élevages industriels, aux biocarburants et aux exportations.
L’eau comme produit et comme marché
La même logique traverse l’industrie de l’eau en bouteille. Environ 30 % de l’eau mise en bouteille serait exportée, et jusqu’à 70 % pour Volvic. L’eau prélevée n’est donc pas destinée en priorité à l’usage local. Nicolas Celnik souligne en outre qu’une thèse sur les effets des prélèvements de Volvic, financée par l’entreprise et placée sous embargo entre 2012 et 2022, aurait finalement confirmé leur impact sur les milieux.
À Vittel, alors que l’eau menaçait de manquer au robinet, la solution étudiée consistait à construire une canalisation d’une vingtaine de kilomètres pour alimenter les habitants depuis une autre source. Nestlé aurait ainsi pu continuer à prélever localement pour vendre et exporter son eau. Le schéma résume à lui seul le renversement à l’œuvre : déplacer l’approvisionnement des habitants pour ne pas remettre en cause le prélèvement industriel.
Selon le journaliste, l’État accompagne largement ces usages, jugés favorables à l’activité économique. Des échanges réguliers entre administrations et industriels orienteraient les décisions vers « l’utilisation de l’eau aussi intense que possible ». Certains accords dérogatoires encadrant les prélèvements ne seraient même pas publics.
À cela s’ajoute un second marché, celui de la dépollution. Plus l’eau est dégradée, plus son traitement devient coûteux, ce qui renforce la place de groupes privés comme Veolia. Après le retour de plusieurs villes à une gestion publique, ces entreprises ont recentré leur activité sur la dépollution et promettent désormais de « produire de l’eau » grâce à la technologie. Mais l’exemple des PFAS montre les limites de cette fuite en avant : leur traitement demanderait des moyens financiers considérables, sans garantir l’élimination de plus qu’une faible part de ces polluants tant que leur production se poursuit.
Au bout de cette chaîne, l’eau est prélevée, exportée, polluée puis retraitée contre paiement. Ce n’est pas seulement la rareté de la ressource qui apparaît ici, mais la manière dont elle est distribuée. Lorsque les dérogations, les financements publics et même certains arbitrages face aux décisions de justice convergent vers les mêmes acteurs, la privatisation de fait du bien commun n’a plus rien d’un accident.