La Méditerranée en surchauffe : une menace pour 500 millions d’habitants
Sécheresses durables, incendies hors norme, inondations extrêmes, montée des eaux et bouleversement des écosystèmes : le bassin méditerranéen cumule les effets du changement climatique. Pour des scientifiques cités, plusieurs scénarios envisagés à plus long terme sont déjà à l’œuvre, avec des conséquences concrètes sur l’eau, l’agriculture et les littoraux.
Lecture de l'article par une voix de synthèse.
Du Maroc à l’Égypte, de l’Espagne à la Grèce, les mêmes signaux se multiplient : moins de pluie, plus de chaleur, des feux plus destructeurs, des crues plus violentes et des écosystèmes qui changent vite. Dans le bassin méditerranéen, qui s’étend sur trois continents et compte environ 500 millions d’habitants, les effets du réchauffement touchent à la fois l’eau, l’agriculture, les forêts, les littoraux et les conditions de vie.
Des scientifiques cités décrivent une accélération préoccupante. L’un d’eux relève que des scénarios envisagés dans les premiers rapports du Giec pour les 50 années à venir se sont déjà réalisés en une vingtaine d’années. Les projections évoquées tablent sur une hausse de température de 3 à 4 degrés au-dessus des normales climatiques, avec des réactions en chaîne encore incertaines.
La sécheresse bouleverse les territoires
Au Maroc, la sécheresse modifie profondément la vie des nomades de montagne. Des puits sont à sec, les pâturages se raréfient et les troupeaux fondent. Des éleveurs racontent être passés de 1 500 têtes à 200 ou moins. Mimun Benadi, présenté comme l’un des derniers nomades du pays, affirme que le climat s’est fortement dégradé, y compris dans des zones désertiques où poussaient auparavant des arbres. Le nombre de nomades au Maroc est désormais inférieur à 20 000. Dans certaines zones, plus de 40 familles vivaient autrefois sur place ; elles ne sont plus que trois.
La même pression s’exerce sur l’apiculture. À Inzerki, au Maroc, un rucher collectif construit au XVIe siècle, présenté comme l’un des plus anciens et des plus grands du monde, a compté plus de 3 000 ruches à son apogée. Il n’en resterait aujourd’hui que quelques-unes. Un apiculteur, Brahim, dit être passé de 140 ruches en 2021 à 30 ou moins, faute de fleurs et donc de pollen pour les abeilles. Environ 80 % des familles du village auraient émigré.
En Espagne, le réservoir de la Viñuela, d’une capacité d’environ 160 hectomètres cubes, contenait un peu moins de 9 % de son volume maximal au moment observé. Il est décrit comme un « réservoir mort », incapable d’assurer pleinement l’approvisionnement en eau des populations et des terres agricoles. Des habitants disent qu’il n’a quasiment pas plu depuis trois ans. L’eau resterait suffisante pour les habitants, mais plus pour l’agriculture. Un agriculteur explique qu’il possède 1 700 arbres et prévoit d’en perdre 700.
En Sicile, il est affirmé qu’il n’a pas plu une seule fois en 23 mois. La région subit en même temps des sécheresses sévères et des épisodes de chaleur extrême. Près de Syracuse, 48,8 °C ont été relevés en 2021. La désertification y est décrite comme déjà engagée.
Feux et inondations, deux visages du même dérèglement
La Grèce a connu ces dernières années des événements extrêmes de grande ampleur. En 2021, l’île d’Eubée a subi ce qui est présenté comme le plus grand incendie de l’histoire de la Grèce moderne. Des habitants évoquent la destruction d’oliveraies, de maisons, de terres agricoles et de moyens de subsistance. Un témoin affirme que sa famille vivait de 9 500 arbres. Selon des témoignages locaux, l’île ne disposait que de 17 camions de pompiers en mauvais état, sans moyens suffisants ni eau, et aucun moyen aérien n’aurait été déployé sur place.
Deux ans plus tard, la vallée de l’Evros a été touchée par ce qui est présenté comme le plus grand incendie de forêt jamais enregistré dans l’Union européenne. Le feu a duré 17 jours et ravagé près de la moitié du département, jusqu’à la mer. Dans le parc national de Dadia, des témoins parlent d’une destruction quasi totale et de la disparition d’un écosystème abritant des rapaces rares.
La même Grèce a ensuite subi l’excès inverse. Le cyclone Daniel, présenté comme la pire tempête enregistrée dans le pays depuis 1930, a déversé en 24 heures l’équivalent de 18 mois de pluie sur la Thessalie. Des villes et villages ont été submergés, une vaste plaine agricole transformée en lac. Le bilan fait état de 17 morts, de plus de 700 km² de terres agricoles inondées, d’environ 245 000 animaux morts et de dégâts supérieurs à 2 milliards d’euros. Après son passage en Grèce, Daniel a frappé la Libye : l’effondrement de deux barrages en amont de Derna a fait plus de 5 900 morts, tandis que des milliers de personnes restent portées disparues.
Littoraux menacés et mer en transformation
En Égypte, le delta du Nil, où vivent environ 45 millions de personnes, est confronté à l’avancée de la mer et à la salinisation des terres. Des agriculteurs assurent que la mer a avancé de 2 kilomètres par rapport à autrefois. Des cultures comme les vignes et les pastèques ne poussent plus sur des sols devenus salés. Les projections citées évoquent une hausse du niveau de la mer de 50 à 60 centimètres d’ici 2100.
Sous la surface, la Méditerranée change aussi rapidement. Près de 1 000 espèces exotiques s’y seraient implantées après avoir franchi le canal de Suez ou le détroit de Gibraltar. Des scientifiques et plongeurs décrivent une « tropicalisation » de la mer. En fin d’été, les températures de surface ont atteint 28, 29 voire 30 °C par endroits. Le poisson-ballon à bande argentée, espèce tropicale venimeuse observée pour la première fois en 2003 sur les côtes du sud-ouest de la Turquie, s’est propagé rapidement. Dans le delta du Pô, le crabe bleu a ravagé les élevages de palourdes en 2023, avec des pertes estimées à 100 millions d’euros.
Des choix d’aménagement contestés
Plusieurs situations mettent enfin en lumière la difficulté d’adapter les usages de l’eau. Dans la province de Malaga, frappée par la sécheresse, environ 15 millions de touristes affluent chaque année, soit près de huit fois la population permanente. Des restrictions d’eau ont été imposées aux ménages et à l’agriculture, mais pas à l’industrie touristique. La Costa del Sol concentre plus de 70 terrains de golf. Le développement de cultures irriguées d’avocats et de mangues a aussi accru la pression sur la ressource, au point que la police a identifié des dizaines de forages illégaux et arrêté 26 agriculteurs.
En France, dans le Marais poitevin, 16 réserves d’eau artificielles ont été autorisées pour stocker en surface l’eau pompée dans la nappe phréatique entre novembre et mars. Les partisans du dispositif y voient une garantie pour l’irrigation et l’activité agricole. Des opposants dénoncent au contraire une captation de l’eau au profit de quelques exploitations, tandis que de nombreux scientifiques estiment que ces ouvrages ne résolvent pas la pénurie mais en décalent les effets.
Le bassin méditerranéen apparaît ainsi comme l’une des régions du monde qui se réchauffent le plus vite après l’Arctique. Sur ses rives, les conséquences ne relèvent plus seulement de projections : elles touchent déjà les récoltes, l’accès à l’eau, les écosystèmes et l’organisation même de certains territoires.