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Loi agricole : le RN assume son soutien aux dérogations sur des pesticides contestés par la science

Le Parlement a définitivement adopté le 21 juillet la loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles. Derrière l’affichage de soutien au monde agricole, le texte ouvre la voie à des dérogations temporaires pour deux insecticides controversés. Ce choix a été rendu possible avec l’appui du Rassemblement national, dont plusieurs responsables minimisent les alertes scientifiques au moment même où le gouvernement invoque l’expertise de l’Anses pour justifier la décision.

Le texte était présenté comme une réponse d’urgence aux crises économiques et climatiques du monde agricole. Il restera aussi comme celui qui réintroduit, au moins potentiellement, deux pesticides au cœur d’alertes scientifiques répétées. Adoptée définitivement le 21 juillet, la loi pour la protection et la souveraineté agricoles permet des dérogations temporaires de trois ans pour l’acétamipride, destiné aux noisettes, et pour le flupyradifurone, utilisé sur les cerises, les pommes et les betteraves. Et sans les voix du Rassemblement national, ce passage n’aurait pas abouti.

Le choix politique est d’autant plus net que le RN ne se contente pas d’un soutien discret. Sur BFM, le député Jean-Philippe Tanguy a affirmé :

Ces produits ne sont pas nocifs.

Jean-Philippe Tanguy, député

Une formule brève, tranchée, mais en décalage avec l’état des connaissances rappelé ces derniers mois par de nombreux chercheurs, par l’Anses elle-même sur certains points, et par l’Autorité européenne de sécurité alimentaire sur les incertitudes persistantes concernant la santé humaine.

À gauche, la riposte a été immédiate et violente. Mathilde Panot a dénoncé sur X « une belle équipe de voleurs et désormais d’empoisonneurs ». En séance à l’Assemblée nationale, la députée Anne Stambach-Terrenoir a lancé :

Vous êtes les alliés du cancer et nous le ferons savoir.

Anne Stambach-Terrenoir, députée

La virulence de ces réactions dit quelque chose de la charge symbolique du vote : au-delà d’un arbitrage technique, c’est le retour des pesticides dans le débat public qui a cristallisé les oppositions.

Une loi adoptée au nom de la protection

Le projet de loi s’articule autour du triptyque « libérer, protéger, construire ». Mais l’un de ses volets les plus sensibles consiste précisément à rouvrir la possibilité d’utiliser deux substances aujourd’hui interdites en France, bien qu’autorisées dans l’Union européenne. Le texte confie à l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail le pouvoir d’accorder, sous contrôle scientifique, ces dérogations temporaires.

La ministre de l’Agriculture a défendu ce mécanisme sur France Inter en assurant que « désormais, ce n’est pas le politique qui décide, c’est l’Anses ». L’argument vise à déplacer la décision vers l’expertise. Il pose pourtant une contradiction immédiate : si le politique ne décide plus, c’est bien lui qui a inscrit dans la loi la possibilité même de réintroduire ces molécules. Le Parlement n’a pas seulement demandé une évaluation ; il a créé le cadre qui permet la dérogation.

Le paradoxe est renforcé par le calendrier imposé à l’agence. L’Anses devra rendre en seulement deux mois un avis sur les conditions d’une éventuelle dérogation pour l’acétamipride et le flupyradifurone. Pour des substances dont les effets font encore l’objet d’alertes et, sur certains aspects, d’incertitudes, ce délai apparaît particulièrement resserré. La science est donc convoquée comme garantie, mais dans un tempo fixé par l’urgence politique.

Le RN à rebours des alertes scientifiques

C’est là que la position du Rassemblement national prend une portée particulière. En affirmant que ces produits « ne sont pas nocifs », Jean-Philippe Tanguy ne se contente pas de défendre une mesure législative. Il contredit frontalement des travaux scientifiques nombreux sur l’acétamipride, ainsi que les inquiétudes formulées à propos du flupyradifurone, dont le mode d’action est présenté par l’Anses comme identique à celui des néonicotinoïdes.

L’acétamipride appartient précisément à cette famille chimique. Son action vise le système nerveux central des insectes. Le flupyradifurone relève d’une autre famille, celle des buténolides, mais produit des effets comparables. Le chercheur du CNRS Jean-Marc Bonmatin résume cette proximité en des termes particulièrement explicites : la différence entre les deux substances serait celle « entre un pistolet et un revolver », avec « les mêmes effets » au moment du tir.

Les connaissances accumulées ne se limitent pas à une toxicité abstraite. Les deux insecticides sont dits systémiques : ils se diffusent dans l’ensemble de la plante.

Dès qu’on en met quelque part, ça va partout.

Jean-Marc Bonmatin

L’acétamipride a été retrouvé au-delà des parcelles traitées, dans les milieux alentour, dans l’eau, et une étude japonaise citée par le chercheur a même montré qu’il pouvait se retrouver dans les pluies. En mars 2025, une étude publiée dans Communications Earth & Environment concluait qu’un épandage, même à faible dose, avait conduit à une mortalité pouvant atteindre 92 % chez trois espèces d’insectes présentes dans des milieux limitrophes.

Pollinisateurs, faune et santé humaine

Sur les pollinisateurs, le tableau est encore plus net. Philippe Grandcolas, directeur adjoint de l’institut Ecologie & Environnement au CNRS, parle d’un « consensus parfaitement clair » sur la toxicité de l’acétamipride. Selon lui, « le doute n’est pas raisonnable ». L’Anses évoquait en 2022 la « forte toxicité de l’acétamipride pour les organismes aquatiques et terrestres ». D’autres espèces sont concernées : oiseaux, amphibiens, invertébrés, mammifères. Des traces de pesticides ont été retrouvées dans la rate de certains cervidés, avec des effets sur leur poids, leurs organes génitaux ou la survie de leurs faons.

Sur la santé humaine, le dossier n’autorise pas davantage les certitudes péremptoires. L’Efsa a fait évoluer ses recommandations au fil des années. En 2013, elle estimait que l’acétamipride risquait d’endommager le système nerveux humain en cas d’exposition trop importante. En 2016, elle recommandait de relever son niveau de dangerosité, en le faisant passer de la catégorie « nocif » à « toxique en cas d’ingestion », tout en jugeant la substance « susceptible de provoquer le cancer ». En 2024, l’autorité européenne a évoqué des « incertitudes majeures » sur les effets de cette molécule sur la santé humaine et demandé davantage de données, tout en recommandant d’abaisser les seuils autorisés.

Autrement dit, l’état du savoir ne conduit ni à l’innocuité proclamée par le RN, ni à une tranquillité réglementaire. Il pointe au contraire des effets avérés sur la biodiversité et des interrogations persistantes sur la santé.

La science invoquée, puis contournée

Le soutien du RN à cette réintroduction potentielle s’inscrit dans un moment politique plus large, où l’expertise scientifique est mobilisée de façon sélective. Le gouvernement présente aujourd’hui l’Anses comme l’arbitre objectif d’une décision sensible. Mais, ces derniers mois, plusieurs responsables politiques ont aussi cherché à mieux encadrer ses évaluations, voire à orienter les substances qu’elle devait examiner en priorité. Le même mécanisme avait été observé autour de l’Efsa lors de la loi Duplomb en juillet 2025 : les agences sont invoquées comme caution lorsque leur existence sécurise une décision, moins lorsqu’elles produisent des alertes contraignantes.

Des chercheurs du CNRS, de l’Inserm ou de l’INRAE estiment depuis des mois que les connaissances disponibles ne justifient pas la réintroduction de l’acétamipride et du flupyradifurone. Tatiana Giraud, directrice de recherche au CNRS, l’a résumé sur Télématin :

Les scientifiques sont CONTRE cette loi.

Tatiana Giraud, directrice de recherche au CNRS

Là encore, le contraste est frontal avec la ligne défendue par le RN.

Le texte adopté contient aussi d’autres mesures contestées, notamment autour des mégabassines. Plusieurs travaux scientifiques soulignent leurs limites comme réponse durable à la raréfaction de l’eau. L’hydrologue Agnès Ducharne rappelle que l’irrigation représente déjà 61 % des prélèvements en France sur 3,5 % du territoire, et qu’elle contribue à fragiliser les ressources dont dépendent les territoires agricoles eux-mêmes. Ces alertes, comme celles sur les pesticides, ont peu pesé dans le débat parlementaire.

La séquence laisse donc une impression nette : lorsqu’il s’est agi de voter, le Rassemblement national a choisi de soutenir un texte contesté par une partie importante du monde scientifique, puis d’en défendre les dispositions avec une formule qui nie les risques documentés. Le parti peut revendiquer une ligne pro-agriculteurs. Mais en balayant d’un revers de main les données accumulées sur la biodiversité et les incertitudes sanitaires, il assume surtout une position où la science n’est plus un cadre de décision, mais un obstacle à relativiser.