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Économie Analyse

Pourquoi retrouve-t-on la CIA derrière Pokémon GO ?

Financée à l’origine par le fonds d’investissement de la CIA, la trajectoire technologique de John Hanke relie Google Earth, la collecte d’images du monde réel via Pokémon GO et un modèle géospatial désormais vendu pour la robotique, les véhicules autonomes et la défense.

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La continuité est frappante : une technologie de cartographie née dans l’orbite du renseignement américain, popularisée auprès du grand public par Google, puis enrichie pendant des années par des millions de joueurs, aboutit aujourd’hui à des applications assumées dans les systèmes militaires. De Keyhole à Niantic Spatial, le parcours de John Hanke dessine moins l’histoire d’un simple divertissement que celle d’une infrastructure géospatiale construite à grande échelle.

Au début des années 2000, Keyhole développe EarthViewer, un programme de cartographie numérique en 3D fondé sur l’assemblage de millions de photos satellites et aériennes. L’entreprise, alors déficitaire, est financée par In-Q-Tel, fonds créé et financé par la CIA et la communauté américaine du renseignement. La technologie est ensuite déployée auprès des troupes américaines en Irak et du Pentagone, avant de déboucher sur des contrats militaires. Lorsque Google rachète Keyhole en 2004 et transforme EarthViewer en Google Earth, l’outil change d’échelle, pas de nature : il devient à la fois un service civil massif et une brique stratégique de représentation du territoire.

Cette ambivalence ne disparaît jamais. Google Earth sert à coordonner des secours, à suivre la déforestation ou à repérer des ruines antiques. Mais cette utilité publique coexiste avec un héritage sécuritaire très net. C’est dans ce prolongement que John Hanke lance Niantic Labs en 2010, au sein de Google, avec des projets fondés sur la géolocalisation et l’exploration du monde réel.

Le jeu comme machine à produire des données

Avec Ingress d’abord, puis Pokémon GO à partir du 6 juillet 2016, la cartographie cesse d’être seulement observée : elle est activement alimentée par les utilisateurs. Le succès est colossal. Pokémon GO dépasse 500 millions de téléchargements en deux mois et compte plus de 20 millions de joueurs quotidiens en moyenne. Son fonctionnement repose sur des PokéStops placés sur des points d’intérêt réels et sur des déplacements physiques dans l’espace public.

Le point décisif apparaît plus clairement encore quatre ans plus tard, avec les missions d’exploration AR. En échange d’objets rares et de PokéBalls gratuites, les joueurs sont incités à scanner un PokéStop pendant 20 à 30 secondes sous plusieurs angles. Niantic présente alors cette collecte comme un moyen d’améliorer l’immersion du jeu et de mieux comprendre le relief et la profondeur du monde réel. Mais les données recueillies dépassent largement la simple animation ludique : latitude, longitude, altitude, accéléromètre, gyroscope, puis découpage de chaque scan en 300 images avant assemblage avec des milliers d’autres.

En novembre 2022, Niantic annonce avoir collecté plus de 30 milliards d’images du monde réel prises à hauteur de piéton. Ce chiffre donne la mesure de l’opération. Là où Google Earth reposait sur des vues satellitaires et aériennes, Niantic constitue une couche complémentaire, au niveau du sol, dense, détaillée et continuellement enrichie.

Une réorientation qui éclaire rétrospectivement Pokémon GO

En 2024, Niantic lance un Large Geospatial Model destiné à reconstituer en 3D des zones incomplètement scannées grâce à l’intelligence artificielle. En 2025, l’entreprise vend l’intégralité de son catalogue de jeux, dont Pokémon GO, à Scopely pour 3,5 milliards de dollars, mais conserve l’essentiel : les données, la technologie et le modèle géospatial accumulés pendant dix ans. Le choix stratégique est limpide. Le jeu peut partir ; l’actif central, lui, reste.

Rebaptisée Niantic Spatial, l’entreprise présente désormais sa technologie comme un système de navigation spatiale sans GPS pour véhicules autonomes, robots industriels et systèmes d’armement. Son premier contrat est signé avec Vantor, société de défense spécialisée dans des systèmes de cartographie tactique utilisés par des commandants militaires sur le terrain. L’articulation entre le système Raptor de Vantor, conçu pour des drones privés de GPS, et le VPS de Niantic, opérant au niveau du sol, dessine une carte numérique partagée utilisable par drones, véhicules autonomes et soldats, avec ou sans signal GPS.

Le système a ensuite obtenu un statut officiel sur la plateforme fédérale américaine Tradewind Solutions, ouvrant l’achat direct par les agences gouvernementales. Niantic Spatial affiche déjà parmi ses clients l’US Air Force et les garde-côtes américains.

Une promesse ludique, un débouché stratégique

La trajectoire d’ensemble interroge moins sur la légalité des usages que sur leur cohérence politique. Pokémon GO était présenté comme un jeu en réalité augmentée ; il apparaît aussi comme un dispositif de collecte géospatiale à une échelle exceptionnelle. Les restrictions imposées par la Corée du Sud et la Chine au nom de la sécurité nationale montrent d’ailleurs que l’enjeu cartographique était identifié bien au-delà du secteur vidéoludique.

Le fil conducteur est constant : financement initial lié au renseignement, diffusion massive d’outils de cartographie, collecte participative de données du monde réel, puis conversion explicite vers des usages industriels et militaires. Pris isolément, chacun de ces éléments peut être justifié. Mis bout à bout, ils dessinent une infrastructure dont le divertissement a été l’un des moteurs les plus efficaces.