Panoramag
Économie Analyse

Finances publiques : des milliards introuvables, mais des choix coûteux rarement remis en cause

C’est encore une réalité : la France consacre l’essentiel de ses prélèvements à la protection sociale, à l’éducation et aux services publics. Mais plusieurs décisions passées et actuelles, comme les concessions d’autoroutes, la Française des jeux, les conseils privés, la fraude fiscale, les aides aux entreprises, interrogent.

Lecture audio — Écoutez votre article comme un podcast.

Le point positif, c’est que la France demeure un pays qui redistribue fortement. Mais les autorités tentent de plus en plus de jouer sur la culpabilisation, en présentant le niveau des dépenses publiques comme le signe d’un pays qui vivrait au-dessus de ses moyens. Les chiffres permettent toutefois de mesurer la situation : les dépenses publiques représentent 57,1 % du PIB, selon Eurostat, plaçant la France au deuxième rang de l’Union européenne, derrière la Finlande. La dette publique approche désormais 118 % du PIB, soit environ 3 400 milliards d’euros, tandis que la seule charge de la dette a progressé de près de 15 % en un an, pour atteindre 58 milliards d’euros en 2024.

C’est sur ces chiffres que s’appuie notamment François Bayrou pour alimenter un discours alarmiste sur les finances publiques : « La France vit au-dessus de ses moyens. La France d’aujourd’hui vit au-dessus de ses moyens. Notre pays est en danger parce que nous sommes au risque du surendettement. » Mais derrière cette formule se trouve une question essentielle : le problème vient-il réellement du niveau des dépenses publiques, ou plutôt de la manière dont l’État collecte, répartit et utilise l’argent public ?

Des privatisations qui ont privé l’État de recettes durables

La critique de la dépense publique paraît d’autant moins cohérente que l’État s’est lui-même privé de revenus futurs. En 2005, le gouvernement de Dominique de Villepin a cédé les participations de l’État dans les sociétés d’autoroute pour 14,8 milliards d’euros. La Cour des comptes a relevé par la suite que le prix se situait dans la fourchette basse des évaluations. Depuis 2006, les péages augmentent chaque année, tandis qu’une mission d’expertise soulignait dès 2021 une rentabilité « très supérieure à l’attendu » pour Vinci et Eiffage. Selon une commission d’enquête du Sénat, les dividendes versés aux actionnaires des quatre principales sociétés pourraient atteindre 76 milliards d’euros d’ici 2036, dont 32 milliards de surprofits pour Vinci et Eiffage seuls. Vincent Delahaye résume l’enjeu : « Ce sont ces sommes colossales qui sont en jeu et dont il convient de discuter la répartition. »

La justification de l’époque reposait sur la dette, alors à 63 % du PIB. Vingt ans plus tard, cette dette a presque doublé en proportion de la richesse nationale. Le produit immédiat de la vente n’a donc pas réglé le problème structurel, tandis que les recettes futures ont été transférées au privé.

Le même reproche vaut pour la Française des jeux. Depuis sa privatisation en 2019, l’État est passé de 72 % à 20 % du capital. S’il avait conservé sa participation antérieure, il aurait perçu 245 millions d’euros de dividendes en 2023, contre un peu moins de 70 millions aujourd’hui. Sur huit ans, le manque à gagner en dividendes est présenté comme équivalent au montant de la cession.

Conseil privé, aides mal évaluées et fraude mal combattue

Le recours aux cabinets de conseil illustre une autre zone grise. En 2021, l’État a dépensé plus d’un milliard d’euros en prestations externes, notamment sur la stratégie vaccinale, les retraites et les aides au logement. Le cas McKinsey a cristallisé les critiques : un rapport sénatorial de mars 2022 a affirmé que le cabinet n’avait payé aucun impôt sur les sociétés en France entre 2011 et 2020, malgré 329 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2020. L’affaire a été classée en 2024, le parquet estimant que McKinsey était bien assujetti à l’impôt en France à hauteur de 0 euro. Formellement, la conclusion judiciaire clôt le dossier ; politiquement, elle laisse entière la question d’un État qui achète cher une expertise privée auprès d’acteurs capables de réduire à néant leur contribution fiscale.

Le constat est tout aussi sévère sur la fraude et l’optimisation fiscales. La fraude fiscale est évaluée entre 80 et 100 milliards d’euros par an par Solidaires Finances publiques. En 2024, l’État a mis en recouvrement 16,7 milliards d’euros après contrôle. La Cour des comptes juge le phénomène mal cerné et mal chiffré, faute d’estimation officielle. Même les hypothèses basses, autour de 60 milliards d’euros, restent d’une ampleur comparable à l’effort de près de 90 milliards d’euros d’ici 2029 que la Cour des comptes juge nécessaire pour redresser les finances publiques.

À cela s’ajoutent plus de 200 milliards d’euros d’aides publiques aux entreprises par an, sous forme d’aides, de subventions, d’allègements de cotisations et de niches fiscales, avec une évaluation jugée insuffisante et un ciblage peu contraint. Environ 42 % iraient aux grandes entreprises.

Le débat sur les finances publiques ne porte donc pas seulement sur un État trop coûteux. Il porte aussi sur la manière dont l’argent public est abandonné, distribué ou insuffisamment récupéré. Tant que ces choix resteront secondaires dans la hiérarchie des urgences, l’appel aux économies risque de viser d’abord ce qui est le plus visible — protection sociale, école, services publics — plutôt que ce qui a déjà coûté, et continue de coûter, des milliards.