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Data centers : pourquoi l’électricité française attire les géants américains de l’IA

La France attire des dizaines de milliards d’investissements dans les data centers grâce à une électricité nucléaire abondante, pilotable et relativement compétitive. Mais derrière cet afflux, une question domine : qui captera réellement la valeur créée, et à quel coût pour le pays ?

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La ruée vers les data centers en France tient d’abord à un avantage très concret : l’électricité. Dans la course mondiale à l’intelligence artificielle, les États-Unis dominent les puces, les modèles, le cloud et les capitaux, mais ils se heurtent de plus en plus à un goulet d’étranglement énergétique. La France, avec son parc nucléaire redevenu exportateur, apparaît comme une réserve de mégawatts bas carbone immédiatement mobilisables.

Le contraste est frappant. En 2025, la France a attiré 69 milliards de dollars d’investissements étrangers dans des projets de data centers, soit environ deux fois plus que les États-Unis dans cette catégorie. Ce basculement ne relève pas d’un simple effet d’annonce : il s’inscrit dans une explosion des besoins électriques de l’IA, une industrie dont la matière première n’est plus seulement le capital ou les talents, mais la puissance disponible sur le réseau.

Larry Fink, dirigeant de BlackRock, résume ce déplacement du centre de gravité : dans la course à l’IA, « le gagnant ne sera pas celui qui aura les meilleurs ingénieurs », mais celui qui aura résolu la question de l’électricité.

Une industrie du calcul devenue industrie de la puissance

Les infrastructures d’IA n’ont plus grand-chose à voir avec les data centers classiques. Là où des baies de serveurs traditionnelles consomment entre 5 et 15 kW, les racks équipés de puces Nvidia tirent entre 30 et 50 kW, parfois plus de 100 kW. Schneider Electric documente même des architectures à 132 kW par rack. À cette intensité s’ajoute la durée : l’entraînement des modèles mobilise des dizaines de milliers de processeurs pendant des semaines, avant une phase d’inférence qui prolonge la consommation à grande échelle.

Les chiffres mondiaux donnent la mesure du phénomène. Les data centers ont consommé environ 415 TWh en 2024, et l’Agence internationale de l’énergie anticipe jusqu’à 945 TWh en 2030. Aux États-Unis, ils absorbaient déjà 176 TWh en 2023, soit 4,4 % de l’électricité du pays. D’ici 2028, cette consommation pourrait doubler, voire davantage.

Or le système électrique américain n’a pas été préparé à ce choc. Après près de vingt ans de demande stable, les réseaux ont peu été renforcés, des centrales ont fermé et les files d’attente de raccordement se sont allongées. En Virginie du Nord, principal pôle de data centers, le réseau est déjà saturé. Au Texas, le gestionnaire suivait en 2026 environ 410 GW de demandes de raccordement, dont 87 % provenant de data centers. Dans ce contexte, les grands groupes cherchent à verrouiller eux-mêmes des capacités de production : Microsoft a réservé 835 MW pendant 20 ans sur le site de Three Mile Island, Amazon a sécurisé près de 2 GW de nucléaire, Google a signé pour des petits réacteurs modulaires, et Meta chercherait jusqu’à 4 GW supplémentaires.

L’avantage français, entre atout stratégique et rente à bas prix

La France coche plusieurs cases devenues décisives : une électricité bas carbone, pilotable, un réseau présenté comme capable d’accueillir de grands sites industriels, et des prix inférieurs à ceux de l’Allemagne. En 2025, elle a produit 547,5 TWh d’électricité, dont 95,2 % bas carbone. La consommation intérieure restant faible, les exportations nettes ont atteint 92,3 TWh, un record.

Cette disponibilité nourrit une accélération spectaculaire des demandes de raccordement. Fin 2024, RTE comptait environ 5 GW réservés pour une quarantaine de projets. En mai 2026, ce volume approchait 18 GW pour environ 80 projets, tandis que la demande cumulée atteignait près de 30 GW, soit l’équivalent d’une quinzaine de réacteurs nucléaires. Au sommet de l’IA de Paris, 109 milliards d’euros ont été promis en février 2025. Un campus de 1,4 GW a été annoncé par MGX avec Mistral, Nvidia et Bpifrance. En juin 2026, SoftBank a promis jusqu’à 75 milliards d’euros d’ici 2031, dont 45 milliards dans les Hauts-de-France.

Mais cet afflux d’investissements masque une asymétrie majeure. La France fournit le terrain, les raccordements, l’électricité, les chantiers et une partie des équipements. Vinci et Bouygues construisent, Schneider Electric, Legrand et Nexans équipent, EDF vend l’électricité. En revanche, la partie la plus coûteuse des projets — GPU, serveurs et composants stratégiques — reste largement importée. Surtout, la rente durable des plateformes, du cloud, des modèles et des abonnements demeure principalement captée par les groupes américains.

Une souveraineté énergétique sans souveraineté numérique

Le paradoxe est là : héberger davantage de calcul ne signifie pas contrôler davantage la chaîne de valeur. Même lorsque les données sont stockées en France, un opérateur américain reste soumis au Cloud Act, qui peut permettre aux autorités américaines, dans un cadre judiciaire, d’exiger l’accès à des données hébergées à l’étranger.

L’argument de l’emploi reste lui aussi limité une fois les chantiers terminés. Un data center moyen fonctionnerait ensuite avec 50 à 100 salariés directs. Rapportée aux volumes d’électricité mobilisés, la promesse industrielle paraît donc étroite. La question devient alors celle du coût d’opportunité : faut-il affecter cette électricité bas carbone à des centres de calcul détenus par des groupes étrangers, ou à une aciérie décarbonée, à une usine de batteries, à des PME françaises ayant besoin de calcul, ou à des usages réduisant les importations d’hydrocarbures ?

Les tensions locales et environnementales renforcent cette interrogation. À Petit-Landau, en Alsace, un projet Microsoft de plus de 2 milliards d’euros concerne un village de 800 habitants et des dizaines d’hectares de terres agricoles, dont une partie en bio. Au Bourget, un data center de 75 MW représenterait 526 GWh par an, soit plus du double de la consommation de la commune, avec 33 groupes électrogènes prévus ; une pétition contre le projet a dépassé 18 000 signatures. La consommation d’eau ajoute une autre ligne de fracture, les plus grands sites pouvant atteindre jusqu’à 20 millions de litres par jour.

La France a choisi d’accélérer, avec une loi de mai 2026 permettant à certains data centers d’être reconnus comme projets d’intérêt national majeur. D’autres pays ont au contraire freiné : l’Irlande a durci ses règles, Singapour avait suspendu les nouveaux projets dès 2019. La vraie question n’est donc plus de savoir pourquoi l’électricité française attire les géants américains. Elle est de savoir à quelles conditions la France accepte de transformer un avantage énergétique rare en simple service d’hébergement pour la puissance numérique des autres.