Panoramag
Économie Actualité

Grande distribution : l’hypermarché cherche son nouvel équilibre entre drive, local et anti-gaspillage

Concurrencés par le commerce en ligne et confrontés à une clientèle plus âgée et plus exigeante, les hypermarchés réorganisent leur modèle. À Templeuve-en-Pévèle, près de Lille, un site E.Leclerc combine recentrage sur l’alimentaire, essor du drive, circuits courts et réduction des invendus.

Lecture audio — Écoutez votre article comme un podcast.

La grande distribution continue de peser lourd en France, avec 2 000 hypermarchés et 350 000 salariés, mais son modèle se transforme. À Templeuve-en-Pévèle, près de Lille, l’hypermarché exploité par Thomas Pocher illustre cette adaptation : recul de certains rayons non alimentaires, montée du drive, diversification des services et mise en avant des produits locaux.

Sur 5 250 m² de linéaire, le magasin emploie 270 salariés et propose plus de 100 000 références. Mais plusieurs rayons ont rétréci sous l’effet de la concurrence du commerce en ligne, notamment les DVD, les télévisions, l’électroménager et les vêtements. « Aujourd’hui, on a deux éléments de DVD », résume Thomas Pocher. Le magasin s’est recentré sur « le cœur du métier, l’alimentaire ». Sa clientèle régulière a en moyenne 51 ans, tandis que les nouveaux clients sont moins nombreux.

Le drive, moteur de croissance

La réponse passe d’abord par le drive, devenu une activité présentée comme plus rentable que l’hypermarché. Pour 100 euros d’achats, environ 20 euros sont engagés en personnel et frais de fonctionnement en hypermarché, contre 18 euros au drive. L’écart tient notamment à des coûts d’exploitation plus faibles.

Cette activité représente 30 % du chiffre d’affaires de Thomas Pocher et de ses proches. La famille exploite trois hypermarchés, deux master drives, un drive piéton et des drives automobiles, soit sept points de collecte. La base logistique, située dans la zone industrielle de l’Équin, alimente plusieurs points de retrait. Thomas Pocher affirme que l’activité y a doublé en cinq ans. L’entrepôt Drive Master emploie 70 personnes et prépare plus de 800 commandes par jour.

Le travail y est très cadencé. Sur les produits secs, la référence est de 250 articles prélevés à l’heure, soit un article toutes les 15 secondes. L’âge moyen des préparateurs est inférieur à 30 ans. Gauthier, responsable des produits secs, décrit un travail « assez pénible » et estime qu’« on ne fait pas ça toute une vie ».

La dépendance à cette logistique apparaît aussi en cas d’incident. Une panne de courant a suffi à interrompre l’activité de Drive Master et à désorganiser immédiatement le drive de Templeuve-en-Pévèle. Plus de 300 commandes ont pris du retard. Le retour à la normale a pris trois heures.

Le pari du drive piéton en centre-ville

Depuis près d’un an à la date de la matière, Thomas Pocher a aussi implanté une boutique E.Leclerc dans le centre de Lille, sous la forme d’un drive piéton. Le local ne mesure que 50 m², mais il est ouvert six jours sur sept jusqu’à 21 heures. Les courses sont préparées ailleurs puis livrées plusieurs fois par jour par camion frigorifique.

Thomas Pocher affirme y avoir recruté 1 500 clients en quelques semaines. Leur âge moyen est de 28 ans, soit bien moins que dans l’hypermarché de Templeuve. Le site attire jusqu’à 300 clients par jour et sert aussi de relais colis et de point de dépôt-retrait pour le pressing. « En fait, on a trouvé un nouveau job ici, c’est relais colis », dit-il, en précisant que cette activité représente « presque la moitié de notre vie ici ».

Le point de retrait remet aussi des colis d’enseignes concurrentes, dont Amazon et Carrefour. L’argument commercial repose sur des prix identiques à ceux de l’hypermarché, avec livraison gratuite sur place. Thomas Pocher compare par exemple un pain de mie aux céréales vendu « 0,96 chez nous » contre « 1,82 euro dans la boutique » d’une supérette voisine, et 2,03 euros dans l’offre drive d’une enseigne concurrente. À l’époque de la matière, il annonçait l’ouverture d’un deuxième drive piéton à Lille dans les semaines suivantes.

Produits locaux et services de proximité

L’autre levier est la valorisation du local. Thomas Pocher travaille avec 53 producteurs de lait, de viande et de légumes. Il a créé en 2011 l’association Alliances en Or, qui réunit aussi des fabricants de produits régionaux. Le magasin achète pour 1 million d’euros de marchandises auprès de producteurs locaux.

Au rayon fruits et légumes, des panneaux mettent en avant les producteurs du secteur. Guillaume, responsable du rayon, cite un filet local de pommes de terre de 5 kilos vendu 1,99 euro, au même prix qu’un produit de marque nationale de 2,5 kilos. Christophe Mazingarbe, producteur d’endives près de Templeuve-en-Pévèle, indique que ce circuit lui permettrait de gagner près de 400 euros de plus par mois. « Je retire trois, quatre intermédiaires et l’argent, elle est pour moi », explique-t-il.

Le magasin cherche aussi à répondre à la demande de traçabilité et d’alimentation jugée plus saine. Le jour de la matière, tout son pain est passé au bio, présenté comme une première en France dans un hypermarché. Les ventes du rayon boulangerie ont augmenté de 10 % le premier jour.

Réduire les invendus

Autre chantier : la lutte contre le gaspillage. Les invendus alimentaires représentaient près de 650 000 euros l’année précédant la matière. Le magasin vend plus de 3 000 cagettes anti-gaspillage par an, à 3 euros l’unité, et transforme les fruits et légumes légèrement abîmés en produits prêts à consommer. L’atelier produit 300 barquettes de légumes par semaine, vendues 2 euros pour environ 400 grammes.

Grâce à ces dispositifs, Thomas Pocher affirme avoir récupéré 20 % de la marchandise qu’il jetait auparavant. Le magasin jette encore environ 20 kilos de fruits et légumes et 310 kilos de produits alimentaires par jour, soit 30 % des invendus, un volume trois fois inférieur à celui d’il y a dix ans.

Le reste part en dons. Depuis février 2016, ceux-ci sont obligatoires pour les grandes surfaces au titre de la loi anti-gaspillage. Le magasin travaille principalement avec les Restaurants du Cœur, le Secours populaire et la Croix-Rouge. Pour cette dernière, ces dons représentent 70 % de ce qu’elle reçoit pour aider les familles.

D’autres acteurs choisissent de sortir entièrement du circuit de la grande distribution : à Colmar, le supermarché de producteurs Cœur Paysan, fondé en 2016 par une trentaine d’agriculteurs, vend en direct des produits locaux et permet à des producteurs comme l’apiculteur Aurélien Guyon de mieux valoriser leur travail, le magasin ne retenant qu’une commission de 23 %, contre une part plus importante prélevée en circuit classique.

Un modèle toujours en expansion, mais contesté

Cette transformation ne met pas fin aux tensions autour des grandes surfaces. En France, près de 120 000 m² de grandes surfaces ont encore été construits l’année précédant la matière, soit l’équivalent de 25 hypermarchés. À Tournus, en Bourgogne, un projet d’hypermarché en périphérie a finalement été abandonné après plusieurs mois de contestation locale.

À Templeuve-en-Pévèle, l’enseigne poursuit pourtant son développement. Thomas Pocher a obtenu une autorisation d’agrandissement et prévoit un nouveau bâtiment avec drive, pharmacie et pôle de santé. Le site cherche ainsi à capter davantage de flux. À l’époque de la matière, des prévisions sectorielles annonçaient que, dans les deux années suivantes, la moitié des ventes de produits de grande consommation devait basculer vers le commerce en ligne, notamment le drive.