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Économie Éditorial

À découvert, les Français trinquent et les banques se gavent

Ce texte reflète le point de vue de son auteur, distinct du travail d'information de la rédaction.

Les frais bancaires ne se limitent pas à la carte ou à la tenue de compte. Découverts sanctionnés à prix fort, crédits immobiliers alourdis, assurances surtarifées, placements chargés en commissions : selon certaines estimations, l’addition peut dépasser 100 000 euros sur une vie.

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Le découvert pèse parfois plus lourd que le manque d’argent lui-même. C’est l’un des ressorts les plus révélateurs de la rentabilité bancaire : quand un client bascule dans le rouge, les pénalités s’accumulent et aggravent la situation qu’elles prétendent encadrer. Et ce n’est qu’un étage d’un système plus vaste, où le crédit immobilier, l’assurance emprunteur et les produits d’épargne deviennent eux aussi des sources de revenus durables pour les établissements.

Les frais bancaires les plus visibles donnent déjà la mesure. D’après une étude de Panorabanques, un Français paierait en moyenne 228,90 euros par an pour sa carte, la tenue de compte, les commissions et divers incidents. Sur quarante années de vie active, cela représente plus de 9 000 euros. Mais cette somme reste presque secondaire face à ce qui se joue autour des incidents de paiement, des emprunts et des placements.

Le découvert, machine à prélever sur les plus fragiles

Le mécanisme est connu, mais ses effets restent massifs. Pour 2 euros de découvert pendant une semaine, les agios devraient théoriquement se chiffrer à quelques centimes. Certaines banques appliqueraient pourtant un minimum forfaitaire pouvant atteindre 10 euros. À cela s’ajoutent jusqu’à 8 euros de commission d’intervention par opération, 20 euros pour un prélèvement rejeté, entre 30 et 50 euros pour un chèque refusé, ou encore une lettre d’information facturée en moyenne 9,90 euros, avec des pointes à 26 euros selon les établissements.

Pris isolément, chacun de ces montants peut sembler limité. Mis bout à bout, ils forment un budget à part entière. Le témoignage d’une cliente recueilli dans un ancien numéro de Cash Investigation fait ainsi état de 1 600 euros de frais en une seule année. Selon une estimation de l’Institut national de la consommation, les incidents bancaires rapporteraient environ 6,5 milliards d’euros par an aux banques françaises.

Le plus frappant tient à l’écart entre les protections prévues et leur application réelle. L’offre bancaire spécifique, destinée aux personnes en situation de fragilité financière, plafonne les frais d’incidents à 20 euros par mois et 200 euros par an. Pourtant, parmi les 4,3 millions de clients détectés comme fragiles, un sur quatre seulement en bénéficierait. Plus de trois millions de personnes resteraient donc en dehors d’un dispositif conçu précisément pour elles. Le système affiche une protection ; dans les faits, la majorité des clients concernés n’y accède pas.

Le crédit immobilier, un produit d’appel qui ouvre d’autres facturations

La relation bancaire devient encore plus rentable avec un crédit immobilier. Une différence de taux apparemment modeste peut produire des écarts considérables sur la durée. Prenons l’exemple d’un emprunt de 624 000 euros sur vingt-cinq ans : à 3,4 % dans une banque traditionnelle, le coût total des intérêts atteint 332 309 euros ; à 2,95 % dans une banque en ligne, il tombe à 262 500 euros. Pour un dossier identique, l’écart approche 70 000 euros.

Mais le taux ne résume pas le coût réel. L’assurance emprunteur vendue par la banque peut coûter deux à trois fois plus cher qu’un contrat externe. Sur un prêt de 200 000 euros sur vingt ans, une assurance bancaire peut représenter environ 14 000 euros, contre 6 000 euros pour une délégation d’assurance, soit 8 000 euros de différence.

Depuis la loi Lemoine de septembre 2022, les emprunteurs peuvent changer d’assurance à tout moment, sans frais ni pénalité, à garanties équivalentes. Cette faculté est rarement mise en avant par la banque, pour une raison simple : elle réduit une marge commerciale importante. À cela s’ajoutent les frais de dossier, souvent compris entre 1 000 et 1 500 euros, parfois proches de 3 000 euros, ainsi que les produits proposés à la signature : carte haut de gamme, assurance habitation, assurance-vie, domiciliation des revenus. Le prêt sert alors aussi à verrouiller une relation commerciale plus large.

L’épargne, une rentabilité plus discrète mais persistante

Même l’argent laissé sur un compte courant travaille pour la banque sans rémunérer son propriétaire. Selon certaines estimations, les établissements pourraient tirer environ 15 milliards d’euros par an des sommes déposées sur les comptes courants des Français.

Les placements ajoutent ensuite leurs propres couches de frais. Sur un PEA détenu dans une banque traditionnelle, les ordres de Bourse peuvent être facturés, tout comme les droits de garde. Pour un portefeuille de 20 000 euros réparti sur quinze lignes, ces derniers pourraient atteindre 155 euros par an.

L’assurance-vie et le plan d’épargne retraite concentrent une mécanique encore plus rentable. Les frais sur versement peuvent aller de 2 à 5 %, avant même l’investissement. Des frais d’arbitrage, jusqu’à 1,5 %, s’ajoutent si l’épargnant modifie son allocation. Surtout, les contrats bancaires reposent souvent sur une « architecture fermée » : le client n’accède qu’à une sélection de fonds maison ou de partenaires. Or, selon le rapport SPIVA, 94 % des fonds gérés activement sous-performeraient leur indice de référence sur vingt ans. La banque peut donc facturer à l’entrée, pendant la gestion et par l’intermédiaire des commissions intégrées aux fonds, même lorsque la performance ne suit pas.

Au total, cette accumulation de frais et de surcoûts pourrait atteindre 102 120 euros sur une vie : 9 120 euros de frais visibles, 28 000 euros de surcoût moyen sur un crédit immobilier, 10 000 euros liés à une assurance emprunteur trop chère, 5 000 euros de frais sur un PEA et environ 50 000 euros de performances perdues sur une assurance-vie ou un PER. Le montant dépend évidemment du profil de chacun. Mais il met en lumière une réalité plus large : la banque ne se rémunère pas seulement sur un service identifiable. Elle capte aussi de la valeur à chaque étape de la vie financière du client, avec une intensité particulière lorsque celui-ci est le moins en position de négocier.