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Alstom, Alcatel, Doliprane… Le démantèlement silencieux de l’industrie française

D’Alstom à Alcatel-Lucent, plusieurs groupes jugés stratégiques sont passés sous contrôle étranger au nom de l’ouverture économique. L’État a depuis renforcé son arsenal, mais les protections restent limitées sur l’emploi, la propriété intellectuelle et le financement des entreprises technologiques.

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La France n’a pas seulement vu partir quelques grandes marques. Elle a laissé basculer sous contrôle étranger des entreprises présentes dans l’énergie, les télécommunications, la santé ou les technologies de pointe, c’est-à-dire au cœur même de son autonomie industrielle. Ce mouvement, longtemps assumé au nom de la libre circulation des capitaux, a fini par exposer une faiblesse plus profonde : l’incapacité de l’État à opposer une doctrine claire lorsqu’un actif stratégique changeait de mains.

Pendant des décennies, la priorité a été donnée à l’ouverture économique. La loi de 1966 pose le principe de la liberté des relations financières entre la France et l’étranger. Théoriquement, l’État conserve la possibilité d’intervenir pour défendre les intérêts nationaux. En pratique, cette faculté reste secondaire, les contrôles étant perçus comme des freins à l’attractivité.

Cette logique de libéralisation s’est installée durablement. Durant près de quarante ans, la France privilégie l’accueil des investissements sans bâtir de politique cohérente de protection de ses entreprises stratégiques. Le résultat apparaît progressivement au fil des cessions : Gemplus passe sous l’influence d’investisseurs américains en 2003, Pechiney est racheté la même année par le canadien Alcan, et la rumeur d’une offre hostile de PepsiCo sur Danone suffit, en 2005, à provoquer une réaction au sommet de l’État.

Un arsenal créé, puis peu utilisé

C’est à ce moment qu’émerge le « patriotisme économique » défendu par le gouvernement de Dominique de Villepin. Le décret de décembre 2005 permet au pouvoir exécutif d’autoriser, d’encadrer ou de bloquer des investissements étrangers dans plusieurs secteurs stratégiques.

Mais l’écart entre l’outil et son usage est resté considérable. Sur le papier, l’État se dote d’un moyen d’action. Dans les faits, il l’utilise très peu pendant près d’une décennie. Une commission d’enquête parlementaire montrera plus tard qu’à cette période, l’administration n’a officiellement refusé aucune opération étrangère entrant dans le champ du contrôle. Même si certains investisseurs ont pu être découragés par des procédures prolongées ou des exigences élevées, cette absence de refus formel dit beaucoup de la doctrine française de l’époque : surveiller, éventuellement négocier, mais rarement dire non.

Alstom, le cas qui a tout révélé

L’affaire Alstom marque un tournant parce qu’elle concentre toutes les failles du système. En avril 2014, la presse américaine révèle que le groupe négocie la vente de ses activités énergétiques à General Electric. Or cette branche représente alors plus de 70 % de son chiffre d’affaires et fabrique notamment les turbines des centrales nucléaires françaises.

Le gouvernement n’a pas été préalablement informé. Arnaud Montebourg, alors ministre de l’Économie et du Redressement productif, attaque publiquement le PDG Patrick Kron :

Est-ce que le ministre de l’Économie doit aller installer un détecteur de mensonge dans son bureau pour les présidents du CAC 40 qui n’ont pas le civisme élémentaire d’avertir leur gouvernement ?

Arnaud Montebourg, ministre de l’Économie et du Redressement productif

Le dossier dépasse de loin une opération industrielle classique. Alstom joue un rôle central dans le nucléaire civil et dans la souveraineté militaire française. Le passage de ses activités énergétiques sous contrôle américain ouvre donc un levier potentiel sur une infrastructure vitale. C’est dans ce contexte que le décret Montebourg élargit en 2014 la liste des secteurs soumis à autorisation préalable, en y intégrant notamment l’énergie, l’eau, les transports, les communications électroniques et la santé.

Cette extension n’empêche pourtant pas la vente. Après le remplacement d’Arnaud Montebourg par Emmanuel Macron au ministère de l’Économie, le gouvernement valide l’opération. Les conséquences sociales suivent : des milliers d’emplois sont ensuite supprimés en France. Le message envoyé est alors difficile à ignorer : même lorsqu’un actif est jugé stratégique, le renforcement des règles ne garantit ni le maintien du contrôle national ni celui de l’emploi.

Des contrôles plus nombreux, des angles morts persistants

À partir de 2018, le périmètre des activités sensibles est encore élargi au stockage des données, aux opérations spatiales, à la cybersécurité, à l’intelligence artificielle et aux semi-conducteurs. Depuis 2019, le nombre de dossiers examinés a doublé. En 2024, près de 400 demandes ont été déposées, dont 182 jugées éligibles au contrôle. Plus de la moitié des opérations examinées sont autorisées sous conditions, avec par exemple des obligations de maintien d’activités stratégiques en France ou des restrictions de gouvernance.

Le durcissement est réel, mais il reste incomplet. D’abord parce que ces garanties ne permettent pas d’imposer le maintien d’un nombre précis d’emplois. L’État peut donc protéger une technologie sans empêcher les restructurations qui suivent un rachat. Ensuite parce que beaucoup d’investissements échappent encore au dispositif lorsqu’ils restent sous les seuils prévus ou ne concernent pas une activité officiellement classée sensible. Or des participations minoritaires peuvent suffire à accéder à des informations stratégiques ou à organiser un transfert de propriété intellectuelle.

La direction générale de la Sécurité intérieure a d’ailleurs alerté dans Les Échos sur des propositions de rachat et des prises de participation utilisées comme instruments d’ingérence économique. Les levées de fonds sont particulièrement exposées, notamment pour les jeunes entreprises de la deeptech. Faute de fonds français et européens de capital-risque assez puissants, nombre d’entre elles se tournent vers des capitaux extérieurs pour grandir.

C’est là que la critique des reventes d’entreprises notables prend tout son relief. Le problème ne se limite pas à quelques grandes opérations spectaculaires. Il tient à une chaîne complète de dépendance : une technologie conçue en France peut être financée hors d’Europe, puis contrôlée et exploitée depuis l’étranger. La France a renforcé ses défenses après avoir longtemps laissé partir ses fleurons. Mais tant que le pays ne disposera pas d’une stratégie industrielle suivie, de financements souverains solides et d’un contrôle effectif des engagements pris par les acquéreurs, il continuera surtout à corriger après coup ce qu’il n’a pas su empêcher.