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Pourquoi sommes-nous condamnés à travailler ?

Dans une chronique sur France Inter, Cyril Dion ne s’en prend pas à l’argent en soi, mais à la façon dont il est créé. En reliant crédit, intérêts, obligation de travailler et pression à la croissance, il décrit un système qui, selon lui, discipline la majorité tout en concentrant les richesses.

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L’attaque porte sur un rouage rarement exposé au grand public, mais qui, selon Cyril Dion, structure une large part de la vie sociale. Dans une chronique diffusée le 13 mars sur France Inter, il soutient que la monnaie n’est pas seulement un outil d’échange : sa création, largement adossée au crédit, impose un cadre qui pousse à travailler, à consommer et à produire toujours davantage. Sa formule est frontale : « La monnaie est un moyen extrêmement efficace de contrôler la population. »

La critique ne vise pas l’existence de l’argent en tant que telle. Elle cible le pouvoir attaché à sa fabrication et à sa distribution. Pour Cyril Dion, rendre chacun dépendant de la monnaie pour satisfaire ses besoins fondamentaux, tout en laissant sa création à des acteurs qui en gardent la maîtrise, revient à organiser une forme de discipline collective. Il résume cette logique en évoquant un système qui fait en sorte que la population « ne se rebelle pas » et « se lève tous les matins bien gentiment » pour accomplir le travail attendu.

Cette lecture donne une autre portée à une question banale en apparence : pourquoi faut-il un revenu pour se nourrir, se loger ou se soigner ? En citant La Belle Verte de Coline Serreau, où des extraterrestres s’étonnent qu’il faille de l’argent pour vivre, Cyril Dion déplace le regard. Ce qui semble aller de soi dans l’économie contemporaine redevient un choix d’organisation sociale, donc un sujet politique.

Une monnaie créée par la dette

Le cœur de sa démonstration repose sur le mécanisme de création monétaire. Selon les chiffres qu’il avance, 10 à 15 % seulement de la monnaie sont créés par les banques centrales, notamment sous forme de pièces et de billets. Le reste naît surtout lorsque les banques privées accordent des crédits.

L’exemple qu’il prend est simple : un emprunt de 100 000 euros pour acheter un appartement. Si la banque juge l’emprunteur solvable, elle inscrit cette somme sur son compte. L’argent est ainsi créé au moment du prêt. Mais l’emprunteur devra rembourser davantage que le capital initial si des intérêts s’ajoutent. Avec un taux de 3 %, il devra rendre 103 000 euros, alors que, dans son raisonnement, seuls les 100 000 euros ont été créés.

C’est là que Cyril Dion situe la faille du système. Puisque l’argent des intérêts n’a pas été créé en même temps que le capital prêté, il faut, selon lui, de nouveaux crédits pour injecter dans l’économie la monnaie nécessaire à ces remboursements supplémentaires. La dette appelle donc la dette. Et lorsque le capital est remboursé, la monnaie correspondante disparaît des écritures bancaires, ce qui renforce encore la nécessité de nouveaux prêts pour maintenir une masse monétaire en circulation.

Une croissance devenue obligation

Cette mécanique, telle qu’il la décrit, ne laisse guère de place au ralentissement.

Il faut créer de nouvelles activités économiques sans arrêt.

Cyril Dion

La croissance cesse alors d’être un choix parmi d’autres : elle devient une condition de fonctionnement du système monétaire lui-même.

La critique prend ici une dimension écologique. Si l’économie doit sans cesse s’étendre pour soutenir le remboursement des dettes et des intérêts, la promesse d’une modération volontaire de la production et de la consommation se heurte à une contrainte structurelle. « On ne peut pas produire et consommer sans limite », rappelle Cyril Dion. Son raisonnement relie donc directement création monétaire, expansion économique et « effondrement écologique ».

La conséquence sociale est tout aussi centrale dans sa chronique. Sans revenu, il devient plus difficile d’emprunter, de consommer et, plus largement, de rester dans le circuit. Le travail n’apparaît plus seulement comme un moyen d’existence ou d’accomplissement, mais comme la condition d’accès à la monnaie. D’où sa formule provocatrice : « C’est pour ça qu’on vous oblige à être un bon petit soldat de l’économie. » La critique est nette : si la survie matérielle dépend d’un système fondé sur le crédit et la circulation permanente de l’argent, la liberté de s’en extraire devient très limitée pour la majorité.

Des richesses aspirées vers le haut

À cette pression sur le travail et la croissance s’ajoute, selon lui, un effet de concentration. Le paiement des intérêts organise un transfert vers ceux qui disposent déjà du pouvoir de prêter. « C’est quelqu’un qui a déjà trop d’argent, qui en prête à quelqu’un qui n’en a pas assez », résume-t-il, avant de décrire l’ensemble comme « une machine automatique pour aspirer l’argent vers le sommet d’une société ».

La portée de cette charge dépasse donc la technique bancaire. Dans la lecture proposée par Cyril Dion, la création monétaire décide à la fois de la direction de l’économie, de la dépendance au salariat et de la circulation des richesses. Reste un point en suspens : il appelle à reprendre collectivement le contrôle de la création monétaire, mais sans détailler encore les moyens concrets d’une telle transformation. Sa chronique ouvre néanmoins un front peu traité dans le débat public : si la monnaie façonne le travail, la croissance et les inégalités, son mode de fabrication ne peut guère rester un sujet réservé aux seuls spécialistes.