Euro numérique : derrière la promesse d’un « cash électronique », un outil de contrôle en puissance
Présenté comme un « cash électronique », l’euro numérique est censé rapprocher la monnaie de banque centrale des usages quotidiens. Mais à mesure que le projet se précise, il apparaît moins comme un équivalent des espèces que comme un dispositif centralisé, plafonné et traçable.
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L’euro numérique est officiellement présenté comme l’équivalent électronique des billets. Sur le papier, la promesse est simple : offrir aux Européens une monnaie garantie par la banque centrale, utilisable facilement pour les paiements du quotidien. Mais plus le projet avance, plus l’écart se creuse entre cette promesse initiale et l’architecture réellement envisagée. Ce qui se dessine n’a ni la liberté du cash, ni l’autonomie d’une monnaie détenue sans intermédiaire.
L’origine du projet éclaire déjà sa logique. L’euro numérique n’est pas né d’une pression des citoyens ni d’un besoin exprimé par les usagers. Il prend forme en réaction à l’annonce de Libra par Facebook en juin 2019, puis à l’accélération chinoise sur les monnaies numériques. Derrière la modernisation affichée, il s’agit d’abord pour les États et les banques centrales de préserver leur place face à la concurrence potentielle d’acteurs privés ou étrangers.
Cette dimension défensive ne suffit pas à disqualifier le projet. Elle explique en revanche pourquoi la priorité semble moins être de créer un outil radicalement utile au public que de maintenir un contrôle monétaire dans un environnement technologique qui change.
La promesse du billet numérique ne tient pas
Le principal argument avancé au départ était séduisant : transposer dans l’univers numérique les qualités du billet, avec la sécurité d’une monnaie de banque centrale. Or c’est précisément sur ce point que le projet se heurte à ses limites les plus nettes.
Un billet circule sans registre central. L’euro numérique, lui, reposera nécessairement sur l’enregistrement des opérations. Christine Lagarde l’a reconnu devant le Parlement européen le 25 septembre 2023 :
Puisque l’argent numérique laisse une trace, cela ne sera pas entièrement anonyme comme c’est le cas avec un billet de banque.
Christine Lagarde
La différence est décisive. Là où les espèces peuvent être utilisées sans identification préalable, l’euro numérique supposera un portefeuille relié à une identité vérifiée.
Autre renoncement : la relation directe entre le citoyen et la Banque centrale européenne. La BCE ne veut ni ouvrir ni gérer les comptes de centaines de millions d’Européens. Ce sont donc les banques commerciales qui distribueront l’euro numérique, ouvriront les portefeuilles et contrôleront l’identité des utilisateurs. Un projet présenté comme une façon de rapprocher la monnaie publique des citoyens reste ainsi adossé aux intermédiaires déjà en place.
La contradiction va plus loin encore. Si cette monnaie est réellement plus sûre qu’un dépôt bancaire classique, elle peut devenir un refuge en période de tension. Pour éviter un transfert massif des dépôts hors des banques commerciales, la BCE envisage un plafond de détention, évoqué autour de 3 000 euros, sans rémunération. Au-delà, les sommes repartiraient automatiquement vers un compte bancaire traditionnel. En d’autres termes, l’outil serait limité non parce qu’il serait défaillant, mais parce qu’un usage trop large risquerait de fragiliser le système existant.
Une infrastructure qui change la nature de la monnaie
Les exemples étrangers montrent pourquoi cette architecture suscite des craintes. En Chine, lors d’une expérimentation menée à Shenzhen en octobre 2020, 50 000 personnes ont reçu l’équivalent d’environ 25 euros en yuan numérique, à dépenser en une semaine sous peine de disparition. 92 % des sommes ont été utilisées avant l’échéance. L’expérience illustre une monnaie dont l’émetteur peut fixer la durée de validité ou encadrer l’usage.
Au Nigeria, l’eNaira a connu un tout autre problème : le désintérêt. Un an après son lancement en octobre 2021, le portefeuille n’avait été téléchargé que 900 000 fois pour 220 millions d’habitants, avec moins d’une transaction par utilisateur en moyenne. Les autorités ont ensuite remplacé rapidement les billets et limité les retraits, provoquant une pénurie d’espèces et des émeutes devant des agences bancaires. Ces situations ne permettent pas de prédire mécaniquement ce qui se passera en Europe. Elles montrent toutefois qu’une monnaie numérique centralisée n’est pas un simple moyen de paiement neutre : elle peut devenir un levier d’orientation, voire de contrainte.
Des protections prévues, mais pas définitives
Le cadre européen prévoit des garde-fous. La programmabilité de l’euro numérique doit être interdite : pas de date de péremption, pas de dépenses fléchées vers des produits précis. Un mode hors ligne doit aussi offrir, pour certains paiements de proximité, une confidentialité proche de celle des espèces.
Ces protections comptent. Mais elles reposent sur des choix juridiques et politiques, pas sur une impossibilité technique. Une fois l’infrastructure créée, elle existera avec ses capacités propres, même si leur usage est d’abord limité. C’est là que se situe le cœur du débat. Agustín Carstens, alors directeur général de la Banque des règlements internationaux, évoquait d’ailleurs, lors d’une table ronde du Fonds monétaire international, le « contrôle absolu » qu’une monnaie numérique de banque centrale pourrait offrir sur les règles d’utilisation, avec la technologie nécessaire pour les faire respecter.
L’euro numérique pourra peut-être fonctionner sans dérive et rester strictement encadré. Mais sa valeur ajoutée concrète pour les citoyens reste difficile à distinguer de celle des moyens de paiement existants. En revanche, pour les institutions, le bénéfice potentiel est clair : identification des détenteurs, centralisation des flux, et possibilité technique d’imposer demain des règles aujourd’hui exclues. Sous l’étiquette rassurante de « cash électronique », c’est bien une autre conception de la monnaie qui se profile.