Carburants : face à la flambée des prix, les réponses immédiates se heurtent à leur coût et à leurs limites
La hausse du SP95, à un niveau inédit depuis le déclenchement de la guerre en Iran par les États-Unis et Israël et le blocage du détroit d’Ormuz fin février, relance les propositions sur la fiscalité, les marges et les aides publiques. Entre pouvoir d’achat, contraintes budgétaires, dépendance au pétrole et transition énergétique, chaque option comporte des effets contradictoires.
Lecture audio — Écoutez votre article comme un podcast.

Sept mois après le déclenchement de la guerre en Iran par les États-Unis et Israël fin février et le blocage du détroit d’Ormuz, la hausse des prix des carburants nourrit en France une colère sociale persistante. Le SP95, carburant le plus consommé, a atteint un niveau inédit sur cette période. Manifestations, appels à la remobilisation des Gilets jaunes, aides sectorielles et dispositifs ciblés jugés insuffisants : la flambée des prix remet au centre du débat la question de la réponse publique.
Plusieurs pistes s’opposent, entre baisse générale des taxes, soutien ciblé aux ménages et professionnels les plus exposés, action sur les marges et réduction plus structurelle de la dépendance à la voiture thermique.
La baisse des taxes, solution rapide mais coûteuse
Le Rassemblement national défend un abaissement de la TVA sur toutes les énergies, carburants compris, de 20 % à 5,5 %. Le Parti communiste français porte aussi cette proposition. Jordan Bardella l’a justifiée le 12 septembre en déclarant : « Se déplacer, se loger, se chauffer deviennent des biens de luxe ». Fabien Roussel souhaite la financer par une taxation des superprofits de TotalEnergies, chiffrés à 11,2 milliards de dollars au premier semestre 2026, soit une hausse de 72 % sur un an.
Bercy évalue à 10 milliards d’euros le coût d’une baisse de TVA sur les carburants. Nicolas Goldberg, responsable énergie à Terra Nova et consultant dans le secteur, souligne qu’une telle mesure profiterait à tous les ménages, y compris les plus aisés, qui consomment davantage d’énergie. Il rappelle aussi qu’une baisse de TVA ne se traduirait pas nécessairement par une baisse des prix payés par le consommateur.
Autre levier fiscal, la baisse de l’accise sur les énergies, ex-TICPE, également défendue par le RN. En 2026, elle représente 59,40 centimes par litre pour le gazole et 68,29 centimes pour l’essence sans plomb. Thomas Ménagé a reconnu que la suppression de la hausse de cette accise depuis la présidence de François Hollande coûterait 12 milliards d’euros à l’État. En 2025, cette taxe a rapporté 16,3 milliards d’euros.
À gauche, La France insoumise propose une « TICPE flottante », avec une baisse de l’accise quand le pétrole brut flambe, puis une remontée lorsque les prix se détendent. Philippe Brun, député PS, a aussi défendu le 14 septembre une baisse immédiate de 30 centimes par litre par ce biais. Mais Anna Creti, professeure d’économie à l’université de Paris Dauphine-PSL, souligne que le calibrage d’une telle règle reste complexe : prix de référence, seuil de déclenchement, rythme des ajustements et stabilité des recettes publiques.
Le précédent de la ristourne et la question du ciblage
La ristourne à la pompe appliquée en 2022 reste un point de comparaison central. Cette subvention directe aux distributeurs avait atteint jusqu’à 30 centimes par litre vendu. Nicolas Goldberg en juge le bilan « catastrophique » et chiffre son coût à environ 7,5 milliards d’euros pour une mesure très temporaire. L’Insee a estimé que cette aide non ciblée avait davantage bénéficié aux ménages les plus aisés.
Cette question du ciblage revient dans plusieurs analyses. Anna Creti, professeure d’économie à l’université de Paris Dauphine-PSL, rappelle que la vulnérabilité ne dépend pas du seul revenu, mais aussi de la distance domicile-travail, de la localisation, de la composition du ménage et de l’existence d’alternatives à la voiture. Des travaux publiés en 2024 par Bousquet et Sanin sur la « car-fuel poverty » plaident ainsi pour un soutien combinant revenu et dépendance automobile, plutôt qu’une aide uniforme au litre.
Patrice Geoffron, professeur à Dauphine et directeur du Centre de géopolitique de l’énergie, défend à court terme « un chèque mobilité modulé selon le revenu, l’éloignement domicile-travail et l’absence d’alternative », ainsi que des aides pour les professionnels dont le carburant constitue un intrant difficilement compressible.
Marges, blocage des prix et risque de pénurie
Dans la crise actuelle, ce sont surtout les marges de raffinage qui explosent. TotalEnergies attribue une part de ses bons résultats à cette évolution. Reuters indique que les marges de raffinage du gazole sont passées de 0,10 euro par litre avant la guerre en Iran à 0,35 euro en juillet ; pour l’essence, de 0,04 euro à 0,23 euro. Bercy estime en revanche que les marges de transport-distribution sont restées comparables à celles d’avant la crise.
La France insoumise et le groupe GDR ont déposé au printemps des propositions de loi pour un blocage temporaire des prix en période de crise énergétique. Le texte de la GDR mentionne explicitement l’encadrement des marges. L’article L410-2 du Code du commerce autorise le gouvernement à bloquer temporairement les prix par décret.
« Cela amènerait dans un laps de temps très rapide à des problématiques de pénurie. »
Maud Bregeon, ministre déléguée à l’Énergie
Anna Creti distingue toutefois le blocage du prix final du plafonnement des marges. Si le prix continue de répercuter les cotations internationales, le transport, le stockage et la logistique, un encadrement des marges ne supprime pas nécessairement l’incitation à approvisionner le marché. Patrice Geoffron estime lui aussi qu’un plafonnement des marges ne provoque pas, à lui seul, de pénurie, contrairement à un blocage durable du prix final sous le coût réel d’approvisionnement.
Au-delà de l’urgence, la dépendance au pétrole
La nationalisation de TotalEnergies est défendue par le PCF et La France insoumise. Fabien Roussel a déclaré : « Soit Total crée les conditions d’une diminution des prix du carburant, soit on nationalise. » Une proposition de loi a été déposée en avril 2026 par LFI au nom de « la souveraineté énergétique et la justice économique ».
Pour autant, ni Patrice Geoffron ni Anna Creti n’y voient une garantie de baisse automatique des prix à la pompe. Une propriété publique peut donner davantage de prise sur certains actifs stratégiques ou les investissements, mais elle ne détache pas mécaniquement les prix français du marché mondial.
À plus long terme, l’électrification des véhicules, le développement des transports collectifs et des infrastructures cyclables apparaissent comme les principaux leviers pour réduire la dépendance aux énergies fossiles. Anna Creti souligne toutefois que l’efficacité des transports publics ne dépend pas seulement du prix, mais aussi de leur fréquence, de leur fiabilité, de leur amplitude horaire et de leur desserte des zones périurbaines. Le leasing social pour les véhicules électriques va dans le sens d’un meilleur ciblage, mais il reste limité à 50 000 ménages modestes.
Dans l’immédiat, la flambée des carburants place les pouvoirs publics devant un arbitrage délicat : amortir le choc sans subventionner indistinctement chaque litre consommé, et sans retarder la sortie d’une dépendance qui rend l’économie vulnérable aux crises géopolitiques.