Bernard Friot défend un « salaire à vie » fondé sur la qualification personnelle
L'économiste et sociologue Bernard Friot distingue son projet du revenu universel. Il propose de garantir à chaque résident sur le territoire national, à partir de 18 ans, un salaire lié à une qualification attachée à la personne, en s'appuyant sur la fonction publique, la retraite et la cotisation sociale comme modèles déjà existants.
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Payer chacun « à vie » sans condition d'emploi, mais pas sans lien avec le travail : c'est le cœur du projet défendu par Bernard Friot. L'économiste et sociologue présente le « salaire à vie » comme un dispositif distinct du revenu universel. Son point de départ est qu’il existerait déjà, au cœur du capitalisme, plusieurs institutions relevant d’un « déjà-là communiste », où l’activité productive est orientée vers l’utilité sociale plutôt que vers la mise en valeur du capital.
Pour Bernard Friot, cette perspective s'inscrit dans l'histoire du salariat. Il rattache une première rupture à la fin du paiement à l'acte, qu'il décrit comme le noyau du salaire capitaliste au XIXe siècle. Il situe cette évolution dans les conquêtes syndicales et politiques qui ont conduit à la reconnaissance de la relation salariale comme relation de subordination, puis à l'ouverture de droits sur le temps de travail, la santé au travail, la représentation du personnel et les conventions collectives.
À partir de 1919, les conventions collectives ont progressivement relié le salaire au poste de travail plutôt qu'à la seule tâche effectuée. Bernard Friot voit aujourd'hui dans le statut d'auto-entrepreneur payé à la facture une tentative de retour vers cette logique du paiement à l'acte.
La qualification attachée à la personne
La deuxième étape, pour Bernard Friot, est le passage de la qualification du poste à celle de la personne. Bernard Friot fait de la fonction publique l'exemple principal, en s'appuyant sur le statut général des fonctionnaires du 19 octobre 1946. Il résume ce principe ainsi : « on est titulaire de sa qualification ».
Dans cette logique, le salaire devient un attribut de la personne. Bernard Friot prend l'exemple d'un professeur agrégé qui continue à percevoir son traitement même sans affectation immédiate. Il considère que la fonction publique soustrait ainsi les fonctionnaires aux aléas du marché de l'emploi.
Il avance aussi que les fonctionnaires produisent de la valeur économique sans mise en valeur d'un capital. Depuis 1977, leur activité est intégrée au calcul du produit intérieur brut pour permettre les comparaisons internationales entre systèmes publics et privés. Les comptes nationaux évaluent cette production à partir de la somme des salaires versés, ce qui alimente le PIB non marchand.
Retraite et cotisation sociale comme prolongements du salaire
Bernard Friot inclut la retraite parmi les formes existantes de « salaire à vie », en particulier pour les fonctionnaires d'État. Il souligne que, dans leur cas, il n'existe pas de caisse spécifique et que le Trésor public continue à verser les pensions. Il en déduit qu'un salaire à la qualification personnelle à vie existe déjà pour les 2,5 millions de fonctionnaires d'État. Plus largement, il estime que les retraités percevant une pension correcte font déjà l'expérience d'un salaire détaché de la vente de leur force de travail.
Autre pilier de cette architecture : la cotisation sociale. Bernard Friot la définit comme une part socialisée du salaire, et non comme une charge. À ses yeux, elle modifie directement le partage de la valeur ajoutée entre salaires et profits, là où l'impôt intervient après coup. « Taxer le profit, c'est le rendre indispensable pour les prestations sociales », affirme-t-il.
Une contre-offensive de quarante ans
Bernard Friot décrit, depuis une quarantaine d'années, une contre-offensive contre ces institutions : exonérations de cotisations sociales, embauche de contractuels au détriment de la titularisation dans la fonction publique, réformes des retraites, et « ubérisation » de l'économie, qu'il analyse comme un retour au paiement à l'acte.
Il situe un tournant en 1977 pour les jeunes en France. Jusqu'au milieu des années 1970, d'après lui, « être jeune n'a aucune incidence sur le marché du travail ». À partir de 1977, la hausse du salaire d'embauche s'est interrompue et la « jeunesse » est devenue une catégorie administrative d'insertion : missions locales, puis emplois jeunes — des postes à bac+2 « condamnés au SMIC pendant 5 ans » —, et enfin le service civique, qu'il qualifie de « scandale » : « Invoquer le civisme pour faire bosser les gens sans les payer, tout ça est répugnant. »
Bernard Friot conteste aussi l'usage du taux de chômage des jeunes, à 32 %, pour justifier cette politique : il souligne que 70 % des 18-25 ans sont étudiants et hors de la population active, ramenant à ses yeux le taux réel à environ 30 % des jeunes, et le « poids du chômage » à 10,6 % des 15-24 ans en 2019. Il évoque à ce propos les chauffeurs Uber : « Allez tenter d'expliquer aux jeunes qui font chauffeur Uber de manière volontaire qu'il vaut mieux aller tenir les murs ou dealer. »
Une critique du revenu universel
Bernard Friot oppose explicitement son projet au revenu universel. Il rattache ce dernier à une logique de garantie minimale de revenu, compatible avec le maintien du marché du travail tel qu'il fonctionne. Il y voit « une version de l'allocation universelle qui ne dit pas son nom » et non une transformation du statut du travail.
Le dispositif qu'il défend ne repose pas sur un montant identique pour tous. Dans les textes récents du Réseau salariat, auquel il participe, chaque résident sur le territoire national serait titulaire d'une qualification à partir de 18 ans. Le premier niveau correspondrait à 1 700 à 1 800 euros net par mois, avec une progression possible jusqu'à environ 5 000 euros, dans « la limite d'un rapport de 1 à 3 ».
Bernard Friot ne propose donc pas la disparition de toute hiérarchie salariale. Il juge qu'un salaire unique n'est pas envisageable à ce stade et maintient l'idée d'écarts de rémunération pour inciter à accomplir certains travaux nécessaires.
Une autre définition du travail
Cette proposition repose sur une définition élargie du travail. Bernard Friot distingue le fait d'être « au travail » du fait d'être responsable, comme citoyen, de l'organisation de la production. « On peut être en permanence en responsabilité vis-à-vis du travail sans être en permanence au travail », résume-t-il.
À partir de là, il conteste l'idée qu'un revenu garanti conduirait à l'inaction. « Je ne connais personne qui soit candidat à ne rien faire », dit-il. Le salaire n'est plus, dans cette conception, la contrepartie directe d'une tâche ou d'un emploi, mais l'expression d'un droit politique à participer au travail productif.
Bernard Friot lie enfin cette réflexion à une redéfinition de la citoyenneté. Il appelle à étendre la souveraineté démocratique au travail, aux entreprises et aux banques quand elles créent la monnaie, en faisant du travail « le cœur de la politique ».