Lafarge condamné pour avoir financé des groupes armés et l’État islamique afin de maintenir son usine en Syrie
La justice française a condamné Lafarge, en tant que personne morale, ainsi que huit anciens dirigeants pour des versements à des groupes armés et djihadistes en Syrie entre 2011 et 2015. Au cœur du dossier : le maintien à tout prix de la cimenterie de Jalabiya, malgré la guerre et les risques encourus par les salariés.
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TITRE : Lafarge condamné pour avoir financé des groupes armés et l’État islamique afin de maintenir son usine en Syrie
CHAPÔ : La justice française a condamné Lafarge, en tant que personne morale, ainsi que huit anciens dirigeants pour des versements à des groupes armés et djihadistes en Syrie entre 2011 et 2015. Au cœur du dossier : le maintien à tout prix de la cimenterie de Jalabiya, malgré la guerre et les risques encourus par les salariés.
CORPS :
Lafarge a été reconnu coupable d’avoir financé en connaissance de cause des groupes armés et terroristes en Syrie, dont l’État islamique, pour maintenir l’activité de sa cimenterie de Jalabiya, dans le nord du pays. Huit anciens dirigeants ont également été condamnés. La justice française a évalué à 5,6 millions d’euros les sommes versées aux groupes djihadistes dans ce cadre.
L’entreprise, alors numéro un mondial du ciment avec 19 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel, a été condamnée pour financement du terrorisme. Il s’agit d’une première dans l’histoire judiciaire française. Les condamnés ont fait appel.
Parmi les peines prononcées figurent six ans de prison avec incarcération immédiate pour l’ancien PDG Bruno Lafont, cinq ans avec incarcération immédiate pour l’ancien directeur général adjoint Christian Herrault, cinq ans pour Bruno Pécheux, ancien directeur de la filiale syrienne, trois ans pour Frédéric Jolibois, ancien directeur de cette filiale lors de l’attaque finale de l’usine, et 18 mois pour Jacob Vernes, ancien responsable de la sécurité. Des amendes de plusieurs centaines de milliers d’euros ont aussi été prononcées.
Une usine maintenue malgré la guerre
L’affaire trouve son origine dans l’expansion de Lafarge au Moyen-Orient. En 2008, le groupe rachète Arcom, concurrent d’origine égyptienne, et récupère le projet d’une cimenterie à Jalabiya, près de la frontière turque. Il investit 700 millions de dollars dans ce site, inauguré en 2010.
Un an plus tard, le soulèvement syrien de mars 2011 dégénère en guerre civile. Le conflit se militarise rapidement, avec l’implication de puissances régionales et internationales et la multiplication des groupes armés. En 2013, plus de 1 000 groupes combattants différents seraient actifs dans le pays. Dans ce contexte, la zone autour de l’usine se dégrade fortement. En mars 2013, des rebelles, dont des djihadistes, s’emparent de Raqqa, à environ 90 kilomètres du site, avant que l’État islamique n’en fasse la capitale de son « califat » proclamé en juin 2014.
Malgré cette dégradation, Lafarge choisit de rester en Syrie, alors que Total quitte le pays dès 2011. Le groupe espère une fin rapide du conflit et veut se positionner pour la reconstruction future.
Paiements de sécurité, rançons et taxes
À partir de 2012, les incidents se multiplient autour de la cimenterie : vols, extorsions, enlèvements, tirs sur les routes. À l’été, Lafarge évacue ses salariés étrangers, mais laisse sur place environ 200 salariés syriens, contraints de continuer à travailler sous peine de licenciement.
Pour maintenir la production, l’entreprise négocie avec des groupes armés. Le 23 septembre 2012, trois dirigeants concluent un accord avec des représentants de l’Armée syrienne libre. En échange de paiements de sécurité, les factions rebelles doivent laisser passer les camions et les employés. Entre septembre 2012 et mai 2014, ces versements représentent entre 80 000 et 100 000 dollars par mois.
Ces arrangements n’empêchent pas les enlèvements. En octobre 2012, neuf employés sont pris en otage sur la route après être venus chercher leur salaire à l’usine. Lafarge paie 220 000 euros pour leur libération. En mars 2013, le fils d’un employé est lui aussi enlevé puis libéré contre rançon. Un mécanicien arrêté à Alep à un checkpoint tenu par des soldats du régime en 2013 n’a jamais reparu.
Des liens financiers avec l’État islamique
À partir de 2013, Lafarge engage aussi des transactions avec l’État islamique. Un compte rendu interne de septembre 2013 relevait qu’« il devient de plus en plus difficile d’opérer sans être amené à négocier avec ces réseaux classés terroristes par les organisations internationales et les États-Unis ». L’accord conclu avec l’organisation prévoyait le versement de taxes dissimulées sous l’intitulé de « frais de représentation », évaluées par Bruno Pécheux à environ 20 000 dollars par mois.
Il devient de plus en plus difficile d’opérer sans être amené à négocier avec ces réseaux classés terroristes par les organisations internationales et les États-Unis.
Compte rendu interne de septembre 2013
La présidente du tribunal a qualifié cet arrangement de « véritable partenariat commercial ». Un laissez-passer officiel de l’État islamique, destiné à être affiché dans les camions de Lafarge, demandait aux combattants de laisser circuler un véhicule transportant du ciment de l’usine « après accord avec l’entreprise pour le commerce de cette matière ».
Lafarge a également continué à s’approvisionner en matières premières issues de carrières tombées aux mains de l’État islamique, via des sous-traitants. L’enquête des juges d’instruction a chiffré à près de 2 millions d’euros les sommes versées à des fournisseurs liés à l’organisation pour obtenir ces matières premières.
L’attaque finale et les suites judiciaires
En juin 2014, après un attentat au camion suicide à une dizaine de kilomètres du site, le responsable sécurité de l’usine alerte sa hiérarchie et rapporte que les Kurdes ont demandé la fermeture et l’évacuation du site. Jean-Claude Veillard, directeur de la sûreté de Lafarge, réagit alors : « Pour moi, l’attentat à 10 km n’existe pas. C’est peut-être un type qui s’est fait sauter. » Il ajoute : « En aucun cas, il n’y avait un risque pour les employés et l’usine. » En septembre, malgré les accords financiers passés avec l’organisation, l’État islamique attaque l’usine pour s’en emparer. Une trentaine d’employés syriens sont encore présents et fuient dans le chaos. Quatre d’entre eux sont arrêtés et retenus en otage pendant une dizaine de jours.
L’affaire est révélée en 2016 par un journal syrien puis par Le Monde. Un audit interne mené en 2017, après le rachat de Lafarge par une autre entreprise, a fait apparaître plus de 15 millions d’euros versés en Syrie entre 2011 et 2015, pour l’achat de matières premières et la rémunération de groupes armés, dont des djihadistes.
La justice a retenu l’existence d’un lien entre les versements de Lafarge et les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, qui ont fait 130 morts, estimant que l’argent versé s’était fondu dans le trésor global de l’État islamique. En revanche, elle a écarté l’argument de Lafarge selon lequel l’État français aurait laissé faire, voire encouragé le maintien de l’usine, faute de preuve d’une incitation ou d’une validation de ces accords.
Un autre volet, distinct, reste en cours d’instruction : la complicité de crime contre l’humanité. Lafarge demeure mis en examen sur ce point.