Au Royaume-Uni, la monnaie est créée d’abord par le crédit bancaire, bien plus que par les billets
Au début des années 2010, près de 94 % de la masse monétaire britannique circulait sous forme de dépôts bancaires, contre 2,6 % en espèces. Ce fonctionnement place la création monétaire au cœur du crédit, des crises financières et des débats sur la régulation des banques.
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Au Royaume-Uni, l’essentiel de la monnaie en circulation ne prend pas la forme de billets ou de pièces, mais de dépôts inscrits sur les comptes bancaires. En 2010, la masse monétaire totale atteignait 2 150 milliards de livres, dont 53,5 milliards seulement en espèces physiques, soit 2,6 %. Le reste relevait presque entièrement de la monnaie bancaire, créée lorsque les banques accordent des prêts.
Richard Werner, professeur, résume ce basculement en ces termes : « Actuellement, la création et le contrôle de la monnaie au Royaume-Uni sont largement entre les mains des banques privées. » Même constat du côté de la Banque d’Angleterre. Son gouverneur adjoint Paul Tucker explique : « Lorsque les banques accordent des prêts, elles créent de l’argent frais » et « Le secteur bancaire est le principal créateur de monnaie ».
Dans ce mécanisme, un prêt bancaire ne consiste pas simplement à transférer l’argent d’un déposant à un emprunteur. La banque inscrit simultanément un actif à son bilan et un dépôt à vue sur le compte du client. Cette monnaie existe tant que le crédit n’est pas remboursé ; elle est détruite au moment du remboursement du principal, tandis que les intérêts restent acquis à la banque.
Une création monétaire largement numérisée
La Banque d’Angleterre conserve le monopole d’émission des billets depuis la loi de 1844. Mais cette réforme historique ne couvrait ni les dépôts à vue ni, plus tard, la monnaie électronique. C’est ce cadre qui aurait permis aux banques commerciales de devenir les principales émettrices de monnaie sous forme numérique.
Le recul de la monnaie physique est net sur longue période. En 1948, billets et pièces représentaient 17 % de la masse monétaire britannique. Soixante ans plus tard, leur part était tombée à moins de 3 %. Le ratio entre monnaie publique et dépôts bancaires est lui aussi très différent de celui du XIXe siècle : il serait passé de 1 pour 12 en 1882 à 1 pour 37 en 2010.
Cette architecture repose aussi sur un second étage, moins visible du public : les réserves de banque centrale. Elles servent aux paiements entre banques commerciales et ne sont pas accessibles directement aux particuliers. Quarante-six banques détenaient un compte de réserve à la Banque d’Angleterre ; les autres établissements passaient par elles pour régler leurs paiements en livres sterling.
Crédit, expansion monétaire et crise financière
La progression de la masse monétaire britannique avant la crise de 2007-2008 a été rapide. Entre 1998 et 2007, elle aurait triplé. Sur la décennie précédant la crise, la monnaie créée par les banques commerciales aurait augmenté de 7 à 10 % par an. Plus d’un billion de livres auraient ainsi été créés entre 2000 et 2010, dont 200 milliards pour la seule année 2007.
Ce mode de création monétaire lie étroitement la quantité de monnaie à l’endettement. Comme la monnaie est majoritairement créée sous forme de crédit, le fonctionnement de l’économie dépend d’un flux continu de nouveaux prêts. Le schéma mis en avant pour expliquer la crise de 2007-2008 est celui d’un boom du crédit, suivi de défauts de paiement, d’un resserrement du crédit puis d’une récession.
Le poids du secteur bancaire renforce cette dépendance. Juste avant la crise, il n’y avait que 20 milliards sur les comptes de la banque centrale, tandis que les cinq grandes banques — RBS, Lloyds, HSBC, Barclays et Santander — détenaient plus de 85 % des dépôts.
L’immobilier au centre de l’allocation du crédit
Une part importante de cette création monétaire a été orientée vers l’immobilier. Entre 2000 et 2007, la masse monétaire aurait doublé, dans un contexte où la Banque d’Angleterre n’aurait pas intégré les prix du logement à son appréciation de l’inflation. En août 2011, 85,5 % des prêts à la consommation étaient garantis par des logements.
Cette orientation favoriserait le crédit hypothécaire plutôt que le financement productif. Le logement cumule deux caractéristiques : bien essentiel pour les ménages et actif susceptible d’alimenter des bulles spéculatives. Le parallèle est établi avec la tulipomanie néerlandaise de 1637, souvent citée comme première bulle spéculative documentée.
Sauvetages publics et pistes de réforme
La crise a conduit à une intervention massive des autorités monétaires. En mars 2009, la Banque d’Angleterre a modifié ses règles avec l’assouplissement quantitatif, entraînant une forte hausse des réserves de banque centrale. Les dépôts jusqu’à 85 000 livres sterling étaient garantis au Royaume-Uni, tandis que la banque centrale assurait aussi une fonction de soutien en liquidité.
Le débat sur les réformes porte dès lors sur la séparation entre création monétaire et activité bancaire, le contrôle de l’allocation du crédit, ou encore un nouveau cadre monétaire international. Une autre piste consiste à réorienter le crédit vers les infrastructures, le logement et l’investissement productif, plutôt que vers la seule valorisation des actifs financiers et immobiliers.
Au-delà des mécanismes techniques, l’enjeu est simple : dans une économie où la monnaie naît d’abord du crédit bancaire, la stabilité financière dépend directement de la manière dont les banques créent, distribuent et concentrent ce pouvoir monétaire.