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Social Décryptage

Le prix caché de l’emploi : quand le travail nous vole notre vie

Le co-rédacteur en chef de Frustration Magazine décrit une chaîne continue de contraintes, du salariat au logement en passant par la consommation. Son parcours, de l’université à l’Assemblée nationale, nourrit une critique radicale d’un travail qui use les corps, mine les convictions et déborde largement du lieu de travail.

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Le travail ne détruit pas seulement par la fatigue, les horaires ou la hiérarchie. Il continue après la journée finie, quand le salaire repart aussitôt dans le loyer, les courses et les dépenses imposées. C’est cette continuité de l’exploitation que met en avant Nicolas Framont, co-rédacteur en chef de Frustration Magazine, en décrivant un système où l’emploi ne suffit pas à épuiser les travailleurs : il organise aussi leur dépendance hors du bureau.

Son point de départ est simple : l’exploitation salariale reste, selon lui, la matrice centrale. Mais elle ne fonctionne jamais seule. Elle se prolonge dans le logement, dans la consommation contrainte, dans tout ce qu’il faut payer pour satisfaire des besoins élémentaires. D’où ce sentiment, qu’il dit largement partagé, de voir le revenu passer de l’employeur au propriétaire ou aux grandes enseignes sans véritable maîtrise sur sa propre existence. Le cœur de sa critique est là : le travail n’ouvre pas nécessairement à l’autonomie, il peut au contraire installer une dépossession durable.

Cette lecture s’élargit encore lorsqu’il évoque la situation des femmes, soumises, selon la théorie des féministes matérialistes qu’il mobilise, à une double exploitation entre salariat et travail domestique. Il parle même de triple exploitation quand s’ajoutent les prélèvements du logement et de la consommation. Le travail n’apparaît alors plus comme une simple activité rémunérée, mais comme l’un des centres d’une pression continue sur la santé mentale, les conditions de vie et la possibilité de choisir sa vie.

De l’université au Parlement, la même violence sociale

Framont situe ses premières expériences marquantes de violence au travail dans le secteur public, à l’université. Vacataire puis contractuel, il dit y avoir observé une maltraitance des salariés comme des étudiants. Lorsqu’un collectif de travailleurs précaires est créé en 2016, il affirme que la hiérarchie réagit par une répression très forte. Ce point est central dans son récit : la souffrance au travail n’est pas présentée comme un accident de parcours ou la conséquence de quelques mauvais managers, mais comme l’effet d’une organisation fondée sur la subordination.

Il dit d’ailleurs voir dans la hiérarchie l’une de ses expériences les plus négatives du salariat. Être dominé en raison d’un statut, d’un âge, d’une richesse ou d’un concours passé plus tôt lui paraît à la fois contraire aux libertés individuelles et nuisible à l’efficacité du travail. La critique vise ici moins les personnes que le mécanisme lui-même : une organisation qui distribue le pouvoir de manière verticale produit, selon lui, de la docilité, du ressentiment et de la violence.

Cette analyse prend une dimension plus concrète encore lorsqu’il revient sur ses années comme collaborateur parlementaire à l’Assemblée nationale, entre 2017 et 2019, pour le groupe France insoumise. L’expérience commence pourtant sous de bons auspices : son premier CDI à 29 ans, et la perspective de participer à l’entrée d’une force de gauche radicale au Parlement. Mais l’enthousiasme initial se fracasse rapidement sur les conditions de travail. Framont affirme être tombé malade au bout de quelques mois, comme plusieurs collègues, et n’avoir « jamais autant travaillé » de sa vie.

Le conflit de valeurs, jusqu’au burnout

Ce qu’il décrit du métier d’assistant parlementaire est moins une anomalie qu’un angle mort social : cadre légal flou, absence de convention collective, profession peu structurée, fiches de poste mal définies. À cela s’ajoute une hiérarchie implicite où d’anciens camarades deviennent employeurs, dans un univers marqué par de fortes inégalités de revenus. Framont rappelle que les députés sont très bien rémunérés et disposent d’une enveloppe de frais, ce qui accentue, à ses yeux, le décalage avec leurs collaborateurs.

Le point le plus sévère de son témoignage tient au conflit entre les valeurs affichées et les pratiques de travail. Quand plusieurs collaborateurs tombent malades, notamment en burnout, un mouvement d’organisation collective se met en place pour ouvrir des discussions avec les parlementaires. Mais il dit que ces échanges ont été difficiles, malgré la proximité politique supposée entre élus et salariés. La contradiction est lourde : défendre publiquement les travailleurs ne protège pas mécaniquement d’un rapport de subordination brutal. Selon lui, les convictions ne suffisent pas lorsque l’organisation du travail reste inchangée.

Framont en tire une conclusion plus large, qui déborde le cas parlementaire : les rapports sociaux et les rapports de production pèsent davantage que les intentions proclamées. Il dit en être sorti très défiant à l’égard de la politique institutionnelle et avoir mis longtemps à se remettre personnellement de cette période. Là encore, l’intérêt de son propos est de déplacer le regard. La souffrance au travail ne relève pas seulement d’un manque de bienveillance ; elle tient à des structures capables de transformer les comportements, y compris dans des milieux qui se veulent émancipateurs.

Sortir du déni

Cette critique irrigue aussi la manière dont Frustration Magazine dit s’être construit. Le média a été pensé pour ne pas reproduire un modèle salarial jugé nocif, avec un fonctionnement collectif et une forte autonomie laissée aux collaborateurs. Framont reconnaît toutefois que les écarts de statut ne disparaissent jamais complètement et que l’égalité réelle dans la décision demande un effort constant. Ce n’est pas la promesse d’un espace pur ; c’est plutôt l’aveu que le problème est profond.

Au fond, sa thèse est que le travail reste le lieu décisif du rapport de force social, sans exclure les luttes sur le logement ou la vie urbaine. Dans sa lecture, les grandes transformations ne viennent pas des seules élections, mais de l’organisation concrète des salariés et des habitants. Si cette vision est militante, elle repose sur une expérience insistante : celle d’un travail qui ne se contente pas d’occuper le temps, mais use les corps, blesse les convictions et déborde sur toute la vie.