« Profiteurs » : ces préjugés qui poussent les Français à renoncer à leurs droits
À l’heure où les bénéficiaires d’aides sont souvent soupçonnés de « profiter du système », la fin de mandat de Claire Hédon met en lumière une réalité inverse : des droits inscrits dans la loi, mais de plus en plus difficiles à faire valoir, au point de pousser certains usagers à renoncer.
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Le soupçon de l’assistanat occupe une place considérable dans le débat public. Les chiffres et les situations décrites par la Défenseure des droits racontent pourtant une autre histoire : en France, le problème n’est pas seulement celui des aides indûment perçues, mais aussi celui, massif, des droits non obtenus, bloqués ou abandonnés en cours de route.
À la fin de son mandat, Claire Hédon dresse le tableau d’un accès aux services publics qui se dégrade : dossiers sans réponse, agents injoignables, procédures entièrement dématérialisées, demandes répétées de pièces, délais si longs qu’ils deviennent eux-mêmes une forme d’épreuve. Ce qui est souvent présenté comme une simple lourdeur administrative a des effets immédiats : une allocation chômage suspendue, une retraite qui n’arrive pas, une prestation sociale interrompue ou un titre de séjour non renouvelé peuvent suffire à faire vaciller une situation déjà fragile.
Des droits théoriques, des parcours d’obstacles bien réels
L’une des idées les plus tenaces consiste à croire qu’un droit, dès lors qu’il existe, est automatiquement versé. C’est l’inverse que montre l’enquête « Accès aux droits » menée par le Défenseur des droits auprès de 5 030 personnes. 61 % des répondants disent rencontrer des difficultés dans leurs démarches administratives, contre 39 % en 2016. Moins d’une personne sur deux parvient à effectuer seule ses démarches en ligne. Et près d’une sur quatre a déjà renoncé à demander un droit en raison de la complexité de la procédure.
Ces chiffres déplacent le regard. Ils montrent que l’obstacle ne se situe pas seulement dans les conditions d’ouverture des droits, mais dans la capacité même à entrer dans le système, à comprendre ses règles et à surmonter ses blocages. Le non-recours cesse alors d’être un phénomène marginal : il devient un indicateur du mauvais fonctionnement du service public.
Le chômage, loin du cliché de l’aide sans contrepartie
L’assurance chômage reste l’un des terrains favoris des caricatures. Or l’allocation d’aide au retour à l’emploi n’est ni automatique ni inconditionnelle. Il faut avoir suffisamment travaillé — en principe au moins 130 jours ou 910 heures, soit environ six mois —, avoir perdu involontairement son emploi, s’inscrire à France Travail et mener des démarches de recherche d’emploi. Le montant et la durée d’indemnisation dépendent en outre des emplois et des rémunérations antérieurs.
Autrement dit, parler de « droit au chômage » ne signifie pas qu’une personne serait rémunérée pour ne rien faire. Ce droit procède d’une période d’activité et d’une affiliation à un régime d’assurance. La réalité va même à rebours de l’idée d’un système pris d’assaut. Selon une étude de la Dares, entre 25 % et 42 % des salariés éligibles ne recourent pas à l’assurance chômage. Les salariés en contrats courts sont surreprésentés parmi ces non-recourants, notamment faute d’information ou de demande.
Ce simple constat fragilise un discours très installé : si l’accès était si facile et si attractif, pourquoi une part aussi importante des personnes éligibles ne demanderait-elle pas ce à quoi elle a droit ?
Le tout-numérique, une simplification qui exclut
La dématérialisation est souvent vendue comme une modernisation évidente. Claire Hédon ne rejette pas le numérique, mais elle en souligne la limite lorsqu’il devient l’unique porte d’entrée. Son plaidoyer pour un accès « omnicanal » repose sur une idée simple : une démarche doit pouvoir être faite en ligne, mais aussi par téléphone, par courrier ou auprès d’un agent en mesure d’intervenir sur le dossier.
L’exemple des impôts montre que cette coexistence est possible. À l’inverse, lorsqu’une plateforme dysfonctionne et qu’aucun relais humain n’existe, le droit devient théorique. Et la difficulté ne touche pas seulement les personnes âgées ou éloignées des outils numériques. Savoir utiliser internet au quotidien ne suffit pas à résoudre seul un litige administratif complexe.
Quand l’intervention humaine rétablit ce que l’administration n’applique plus
Une autre idée reçue veut que les personnes privées de leurs droits aient, au fond, un dossier fragile ou infondé. Les réclamations traitées par le Défenseur des droits dessinent souvent le tableau contraire. En 2025, l’institution a reçu 165 011 réclamations, demandes d’information et orientations, soit 17 % de plus qu’en 2024. Elle a tenté plus de 60 000 médiations. Parmi celles menées à leur terme entre mars et décembre, 89 % ont débouché sur une résolution amiable.
Ce résultat est difficile à ignorer. Il signifie qu’une large part des conflits ne relève ni de la fraude ni de demandes fantaisistes, mais de retards, d’absences de réponse, de sous-effectifs ou de dysfonctionnements techniques. Il suffit souvent d’une intervention humaine pour que le droit soit finalement appliqué. Ce n’est pas un détail de procédure : c’est la preuve qu’entre la règle et son exécution, la machine administrative peut elle-même produire l’injustice qu’elle prétend prévenir.
La même logique vaut pour le durcissement des contrôles. La fraude doit être combattue, mais le rapport publié en 2026 par le Défenseur des droits alerte sur l’industrialisation des contrôles et le ciblage algorithmique. Lorsqu’une incohérence ou un soupçon entraîne la suspension d’une prestation avant un examen contradictoire, la sanction frappe aussi des personnes de bonne foi, parfois privées de ressources essentielles du jour au lendemain.
Au fond, les idées reçues sur les usagers des droits ont un effet politique très concret : elles rendent moins visible le non-recours, banalisent la complexité administrative et installent l’idée que le principal risque viendrait des bénéficiaires. Les données avancées par Claire Hédon suggèrent l’inverse. Le droit ne manque pas toujours sur le papier ; c’est son accès qui se dérobe. Et à force de traiter les assurés et les usagers comme des suspects, l’État finit par affaiblir la promesse la plus élémentaire d’un service public : faire en sorte que la loi s’applique réellement à tous.