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Canal+ installe un climat de représailles dans le cinéma français

Après les propos de Maxime Saada visant les 4 200 signataires de la tribune « zapper Bolloré », la CGT redoute plus qu’une sortie verbale. Le syndicat voit dans cette menace de « liste noire » un risque concret pour l’emploi, la création et la liberté d’expression dans un secteur où Canal+ occupe une place décisive.

Dans le cinéma français, la puissance financière de Canal+ n’est pas nouvelle. Ce qui change, c’est la manière dont elle semble désormais s’assumer : sous forme de rapport de force. En visant les 4 200 personnalités du secteur qui ont signé en mai, pendant le Festival de Cannes, la tribune « zapper Bolloré », Maxime Saada a ouvertement laissé planer l’idée de représailles contre des artistes et des techniciens. Pour la CGT, le signal est suffisamment grave pour faire craindre un mécanisme de censure diffuse dans toute la chaîne de production.

Le patron de Canal+ a indiqué mardi 28 juillet à l’AFP que ces signataires étaient désormais persona non grata et inscrits sur sa « liste noire ». La formule prend un relief particulier dans un secteur où Canal+ reste le principal financeur du cinéma français. Autrement dit, la menace ne vient pas d’un acteur périphérique, mais d’un groupe capable d’influer sur le financement des films, donc sur ceux qui y travaillent.

Au SPIAC-CGT, l’inquiétude est d’autant plus vive que ses effets pourraient être difficiles à documenter tout en étant très concrets. La secrétaire nationale du syndicat, qui a choisi de témoigner anonymement en raison des pressions sur l’emploi dans le milieu, dit vouloir défendre « toutes les personnes qui seraient victimes de discrimination syndicale ou à l’embauche pour leurs opinions politiques ». Mais elle souligne aussi le caractère insaisissable de telles pratiques. Ce ne sont pas les dirigeants de Canal+ qui composeront directement les équipes techniques ; la pression pourrait plutôt s’exercer sur les producteurs ou les réalisateurs, avec un risque d’autocensure en amont.

Une menace qui peut peser sur toute la production

C’est là que l’affaire dépasse la querelle publique. Selon la responsable syndicale, au moment du financement d’un film, le casting principal est souvent déjà arrêté, mais pas nécessairement celui des seconds rôles ni des techniciens. Les conséquences d’une mise à l’écart pourraient donc se reporter sur les emplois les plus fragiles et les moins visibles. « Les acteurs et les réalisateurs qui ont signé vont sans doute se retrouver en difficulté », prévient-elle, en posant la question qui traverse désormais la profession : certains films vont-ils écarter d’emblée les signataires pour sécuriser leur financement ?

La CGT et la Ligue des droits de l’homme ont déjà assigné Canal+ en justice pour entrave à la liberté d’expression, discrimination en raison des opinions politiques et des activités syndicales, ainsi qu’atteinte à la liberté d’entreprendre et à la liberté de travail. Une première audience doit se tenir mi-septembre. Cette procédure donne une traduction judiciaire à ce qui, sinon, pourrait être renvoyé à une simple polémique. Le syndicat, lui, y voit un problème structurel.

Des pratiques qui ne relèvent pas seulement de l’hypothèse

La crainte des « listes noires » ne repose pas uniquement sur les propos de Maxime Saada. La responsable du SPIAC-CGT cite le cas de la société de production Capricci, qui disposait il y a quelques mois, selon elle, d’« une liste de plusieurs centaines de noms avec des commentaires et un code couleur du vert au rouge ». Cette liste concernait surtout des techniciens et quelques comédiens, avec des appréciations telles que « refuse les heures supplémentaires non payées » ou encore « syndicaliste ». Le problème, ici, n’est pas seulement idéologique : il touche directement au droit du travail et à la possibilité, pour un salarié, de faire valoir ses droits sans être pénalisé.

Dans ce contexte, les annonces de Canal+ sur le financement du cinéma ont un double visage. La CGT reconnaît « une augmentation du financement, après des années de baisse », ainsi que l’obtention, par les organisations professionnelles, de clauses destinées à préserver la diversité des films, des plus petits aux plus gros. Mais cette avancée ne règle pas la question essentielle : qui décide réellement, et selon quels critères ? La syndicaliste note elle-même que ces clauses ne garantissent pas « une liberté éditoriale du comité éditorial ».

Le poids d’un financeur devenu enjeu politique

La contradiction est au cœur du dossier. Canal+ demeure un acteur central du cinéma français, ce que la CGT ne conteste pas. Mais, rappelle-t-elle, Vincent Bolloré n’est « pas un généreux donateur » : il investit dans un secteur qui lui rapporte. Dès lors, la question n’est pas de nier le rôle de Canal+, mais de s’interroger sur la concentration d’un tel pouvoir entre les mains d’un groupe dont l’orientation idéologique suscite déjà des inquiétudes dans les médias et l’édition.

Le syndicat plaide donc pour des modes de financement plus diversifiés, moins dépendants de « quelques groupes de milliardaires ». Il appelle aussi l’État à intervenir sur la concentration économique et sur la politique culturelle. Cette alerte survient alors que, selon la même responsable, la masse salariale recule depuis deux ans dans l’audiovisuel et le cinéma, au point que certains secteurs seraient passés sous leur niveau d’avant-Covid.

La menace de « liste noire » n’arrive donc pas dans un secteur solide, capable d’absorber sans dommage les pressions d’un grand groupe. Elle touche un milieu déjà fragilisé, où l’accès à l’emploi dépend souvent d’équilibres précaires. C’est ce qui donne à cette séquence une portée bien plus large qu’un affrontement entre Canal+ et ses détracteurs : la question posée est celle du prix à payer, dans le cinéma français, pour avoir signé un texte critique.