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Santé Décryptage

Comment le doute est devenu une arme contre les faits scientifiques

Pesticides, tabac, bisphénol A, climat : plusieurs controverses sanitaires et environnementales montrent des stratégies récurrentes pour retarder l’établissement de faits scientifiques. Financement d’études concurrentes, bataille sur les méthodes, relais médiatiques et réseaux sociaux nourrissent une production organisée d’incertitude.

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La science occupe une place centrale dans les controverses sanitaires et environnementales, au point de devenir elle-même un terrain d’affrontement. Dans plusieurs dossiers — mortalité des abeilles, tabac, amiante, bisphénol A, climat — un même mécanisme apparaît : non pas contester frontalement des résultats établis, mais entretenir l’incertitude, multiplier les explications concurrentes et repousser le moment où un lien de causalité est reconnu comme suffisamment solide pour justifier une décision publique ou judiciaire.

Un doute entretenu dans les controverses sanitaires

Le cas des abeilles illustre cette difficulté à faire émerger un constat partagé. Depuis les années 1990, dans le nord de la Grèce comme dans de nombreux pays développés, les colonies subissent des pertes massives. Fanny Agina, chercheuse sur les abeilles domestiques à l’INRA/INRAE, relie cette évolution à « l’utilisation en forte hausse de pesticides d’une famille particulière qu’on appelle les néonicotinoïdes ». Commercialisés notamment sous les noms de Gaucho et Cruiser, ces insecticides ont été mis en cause dès le début des années 2000 par des expertises publiques qui ont relevé leur toxicité à très faible dose pour les abeilles.

Des milliers d’analyses ont ensuite corroboré ces premiers résultats, y compris avec des dispositifs de suivi des déplacements d’abeilles. Pourtant, plus de vingt ans plus tard, aucun consensus unanimement accepté n’est acquis. Dans le même temps, la recherche sur d’autres causes possibles se serait fortement développée : varroa, nosémose, virus, pratiques apicoles, changement climatique, perte d’habitat, éclairage nocturne ou espèces invasives. Le volume de travaux consacrés à ces autres facteurs aurait été quatre à cinq fois supérieur à celui portant sur les pesticides. Le varroa est souvent décrit comme « l’ennemi public numéro 1 de l’abeille », mais sa présence ancienne ne suffit pas à expliquer, à elle seule, l’aggravation observée depuis les années 1990.

Le précédent du tabac

L’industrie du tabac a fourni un modèle historique de cette gestion du doute. Au début des années 1950, alors que les preuves reliant tabac et cancer du poumon sont déjà jugées accablantes, les fabricants ne nient pas directement les résultats. Ils affirment au contraire soutenir la recherche et créent en 1953 un comité commun consacré au tabac et à la santé.

Donc on utilise la méthode scientifique contre la science établie. C’est vraiment utiliser la science contre elle-même. — Stanton A. Glantz, professeur de médecine à l’University of California, San Francisco

Les cigarettiers financent alors des « recherches de diversion » sur de multiples facteurs susceptibles d’expliquer les cancers : radon, amiante, conditions de travail, habitudes personnelles, toxines ou virus. L’objectif est moins de produire une réponse que d’empêcher qu’une cause apparaisse comme clairement établie. Une note interne de 1969 le formule sans détour : « Le doute est notre produit car c’est le meilleur moyen de concurrencer l’ensemble des faits présents dans l’esprit du public. C’est aussi le moyen d’établir une controverse. »

Les archives internes du secteur, rendues publiques après des décisions judiciaires, ont donné une ampleur documentaire exceptionnelle à cette stratégie. Le fonds conservé à l’UCSF atteint 93 millions de documents. Il montre aussi la mobilisation de scientifiques, de consultants et de porte-parole chargés de contester ou de relativiser des résultats gênants, notamment sur le tabagisme passif.

La bataille sur les méthodes scientifiques

Cette production d’incertitude passe aussi par les protocoles de recherche. L’épidémiologiste Marcel Goldberg souligne qu’il est possible d’orienter un protocole pour rendre un effet visible ou, au contraire, le faire disparaître. Dans le débat sur le tabagisme passif, l’industrie du tabac a cherché à imposer l’idée qu’un risque relatif inférieur à 2 ne devrait pas être retenu, alors même que les études montraient une hausse de 20 à 30 % du risque de cancer du poumon chez les non-fumeurs exposés, soit des ratios de 1,2 à 1,3.

Le dossier du bisphénol A montre une autre forme de conflit méthodologique. À partir d’une découverte faite en 1989 dans le laboratoire de Carlos Sonnenschein et d’Ana M. Soto, des recherches ont mis en évidence des effets hormonaux à très faible dose. Frederick S. vom Saal, de l’University of Missouri, a observé chez des souris exposées in utero des perturbations apparaissant à un niveau « 25 000 fois inférieur » à la dose jusque-là considérée comme sans effet. En recensant les études publiées, il conclut que 93 % des études publiques confirment l’effet du bisphénol A à très faible dose, contre aucune des études financées par l’industrie.

Le choix des modèles animaux joue ici un rôle central. Certaines études industrielles utilisent une souche de rat peu sensible à l’effet recherché, en raison de niveaux d’œstrogène très élevés. À cela s’ajoute une difficulté propre aux substances omniprésentes : quand toute la population est exposée à faibles doses, il devient beaucoup plus difficile de comparer exposés et non-exposés chez l’humain. Plus de vingt ans ont été nécessaires avant que les perturbateurs endocriniens commencent à être interdits à petits pas et dans quelques pays seulement. Lors d’un débat parlementaire, un vote annoncé à l’époque a conduit à l’interdiction de la vente et de la fabrication des biberons contenant du bisphénol A, mais cette interdiction ne portait que sur les biberons, un seul produit, dans un seul pays.

Réseaux d’influence et savoirs empêchés

Les controverses contemporaines ne reposent pas seulement sur des publications scientifiques. Elles s’appuient aussi sur des organisations se présentant comme indépendantes, des relais médiatiques et, désormais, les réseaux sociaux. Naomi Oreskes, historienne des sciences à Harvard University, rattache ces mécanismes à un champ d’étude né des archives du tabac : l’agnotologie, définie comme l’étude de l’ignorance, c’est-à-dire de ce qui empêche de savoir.

En 1992, deux mois avant le sommet de la Terre de Rio, un texte signé par des centaines de scientifiques prestigieux, l’Appel de Heidelberg, circule dans les laboratoires pour dénoncer une « idéologie irrationnelle » s’opposant au progrès industriel. Le prix Nobel de médecine Erwin Neher le signe, avant de découvrir que l’initiative avait été financée par l’industrie de l’amiante pour discréditer les sciences de l’environnement naissantes.

Dans le domaine climatique, David Chavalarias, directeur de recherche au CNRS, et son équipe ont analysé pendant trois mois 20 millions de messages Twitter issus du monde entier, visualisant 140 000 comptes. Ils décrivent une communauté climatosceptique dense, moins nombreuse mais plus active, capable de réagir en quelques jours lorsqu’un résultat scientifique contredit ses thèses, en inondant les réseaux de « faits alternatifs ».

Le Heartland Institute est cité parmi les structures les plus actives dans la diffusion d’une « science contraire » sur le climat. Naomi Oreskes relève, chez plusieurs figures historiques du climatoscepticisme, une motivation d’abord idéologique, liée à la défense du libre marché et à une lecture politique des enjeux environnementaux.

Ces stratégies ont des effets concrets. Dans le cas du Roundup, la défense de Monsanto Company soutenait qu’aucun lien suffisamment établi n’existait entre l’herbicide et le cancer de Dewayne « Lee » Johnson, jardinier scolaire exposé quotidiennement au produit. Le tribunal a néanmoins tranché dans cette affaire. L’amiante, de son côté, est responsable de 3 000 morts par an.

Plus largement, la question dépasse la seule désinformation. Elle touche aussi à ce qui n’est jamais étudié. La recherche est décrite comme de plus en plus orientée vers les domaines brevetables, monétisables et rentables. De là découle la notion de « science non faite » : des expériences, laboratoires, études épidémiologiques ou thèses qui n’existent pas, faute de financement ou d’intérêt commercial.

L’enjeu ne se limite donc pas à départager le vrai du faux. Il consiste aussi à comprendre comment se fabriquent les zones d’ignorance, par excès de doute organisé autant que par absence de recherches sur des questions jugées peu profitables.