Sur TikTok, la viralité des troubles mentaux brouille la réalité clinique et fragilise les plus jeunes
Hashtags massifs, autodiagnostics en chaîne, imitation de symptômes : sur TikTok, les contenus liés aux maladies mentales ne relèvent pas seulement de la sensibilisation. Leur mise en scène peut encourager des représentations fausses, nourrir l’angoisse et agir comme déclencheur chez des utilisateurs déjà vulnérables.
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Les contenus consacrés aux maladies mentales prospèrent sur TikTok à une échelle qui interroge. Le hashtag « did », consacré au trouble dissociatif de l’identité, dépasse les 3 milliards de vues, davantage encore que « fitnessgals » et ses 2 milliards. Cette visibilité massive ne traduit pas seulement une parole plus libre autour de troubles longtemps tus. Elle accompagne aussi un brouillage préoccupant entre information, identification, fascination et mise en scène de soi.
Le problème ne tient pas à la seule existence de récits personnels. Il tient au fonctionnement même d’une plateforme qui récompense l’exposition de soi par des likes, des partages et des abonnements. Dans ce cadre, les troubles mentaux peuvent devenir des marqueurs d’identité valorisés par l’algorithme. La psychiatre Carlen McMillan s’est penchée sur les motivations de créateurs accusés de simuler des pathologies. Cette logique renvoie au « Munchausen by internet », expression forgée par le docteur Marc Feldman en 2000 pour désigner l’invention d’une maladie afin d’attirer l’attention et la sympathie.
Le trouble transformé en personnage
Cette dérive apparaît nettement dans certains contenus sur le trouble dissociatif de l’identité, présenté comme un ensemble d’« alters » activables à volonté, parfois reliés à des personnages de fiction ou à des streamers. Une telle représentation déforme profondément la réalité clinique. Elle transforme un trouble grave en objet de curiosité, voire en ressource narrative, au prix d’un effacement de la détresse des personnes réellement concernées.
Le docteur Catcher, cité par The Atlantic, dit constater en consultation que des jeunes se montrent désormais fiers de leurs troubles mentaux, et que certains espèrent même en avoir, en recourant à l’autodiagnostic. Ce glissement est loin d’être anodin : il ne s’agit plus seulement de nommer une souffrance, mais parfois de rechercher une étiquette perçue comme distinctive ou fédératrice.
Des soupçons de simulation amplifiés par l’économie de l’attention
Le cas d’Emeraud illustre les ambiguïtés créées par cette économie de la visibilité. Elle affirme souffrir du syndrome de Tourette depuis l’âge de 6 ans et explique avoir choisi, à 27 ans, de ne plus se cacher pour sensibiliser à la maladie. Son compte TikTok a rapidement atteint 500 000 abonnés, tandis qu’elle promouvait aussi son entreprise de teinture. Mais des abonnés ont relevé qu’une vidéo promotionnelle de 54 minutes, tournée avant le lancement du compte, ne montrait aucun tic, alors qu’elle apparaissait ensuite comme ayant du mal à prononcer une phrase sans tics. Malgré la présentation d’un certificat médical, des internautes ont contesté son authenticité, et une pétition pour demander la suppression de son compte a recueilli plus de 2 000 signatures. Sa sœur a également dénoncé ses mensonges.
Au-delà de ce cas, des compilations de créateurs accusés de mentir sur leur maladie circulent largement. Plus le trouble paraît rare, spectaculaire ou singulier, plus il semble susceptible de capter l’attention. Cette logique de surenchère est particulièrement toxique lorsqu’elle porte sur la santé mentale : elle encourage les récits les plus frappants, pas les plus justes.
Suggestion, imitation et autodiagnostic
L’autre danger tient à la puissance de suggestion de la plateforme. Le parcours de Sora en donne un aperçu saisissant. En mai 2020, elle publiait des contenus sur sa vie, son chien et son identité lesbienne. En août, un commentaire lui suggère de se définir comme asexuelle, ce qu’elle dit avoir adopté. Quelques mois plus tard, un autre commentaire lui suggère de se raser la tête, ce qu’elle fait. En novembre 2020, après avoir regardé des vidéos de personnes affirmant avoir un trouble dissociatif de l’identité, elle déclare avoir découvert qu’elle en souffrait elle aussi. En six mois, son récit montre une succession d’identifications rapides largement modelées par les contenus consommés.
Ce mécanisme dépasse les cas isolés. Une enquête d’ABC Australia, en 2021, concluait qu’il faut moins de 24 heures sur TikTok pour être submergé de contenus susceptibles de déclencher des troubles du comportement alimentaire. Le même emballement algorithmique est décrit pour les contenus liés à la santé mentale. Une psychologue new-yorkaise affirme que « presque tous » ses patients de 14 à 22 ans avec lesquels elle travaille s’autodiagnostiquent des maladies mentales à l’aide de TikTok. Un autre article fait état d’un afflux d’adolescents se présentant dans des cliniques avec un trouble dissociatif de l’identité autodiagnostiqué, souvent sous l’influence d’un petit nombre de comptes populaires en donnant une vision erronée.
Des effets concrets sur les symptômes
Des médecins disent aussi avoir observé depuis mars 2020 une hausse brutale des tics, avec une proportion passant de 1 à 2 % à 20 à 35 %. Le phénomène toucherait particulièrement les jeunes filles, alors que les garçons sont d’ordinaire plus concernés. Des psychiatres ayant enquêté sur ces cas ont identifié un facteur commun : une forte consommation de contenus TikTok de créateurs affirmant souffrir du syndrome de Tourette. La conclusion avancée est claire : ces vidéos peuvent agir comme déclencheurs.
Les personnes atteintes de troubles réels en paient aussi le prix. L’une d’elles résume cette défiance nouvelle :
> There has been a very real issue with people faking tics, faking other disorders on TikTok, on the internet. — Une personne atteinte de troubles réels
Elle rappelle aussitôt : « I’ve had tics since I was a little kid and they’ve gotten exponentially worse. I did not develop them or suddenly get them from TikTok. »
La libération de la parole sur les maladies mentales reste utile lorsqu’elle informe, sensibilise et décrit le quotidien des malades. Mais lorsque ces troubles deviennent des outils de viralité, l’effet inverse se produit : la compréhension recule, l’angoisse progresse, et les plus vulnérables se retrouvent exposés à des modèles faux, séduisants et potentiellement nocifs. Sur ce terrain, la promesse de visibilité de TikTok a un coût mental de plus en plus difficile à ignorer.