D’« une gauche qui se confronte au réel » à la « décivilisation » : le glissement droitier d’Emmanuel Macron
Arrivé en 2014 avec une image de centre gauche, Emmanuel Macron a multiplié les repositionnements et les signaux adressés à la droite. Références identitaires, durcissement sécuritaire et reprise d’un vocabulaire venu de l’extrême droite alimentent la critique d’un basculement politique progressif.
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Lorsqu’il entre au gouvernement en 2014 comme ministre de l’Économie de François Hollande, Emmanuel Macron se présente comme un homme de gauche. « Pour ma part, je suis de gauche, d’une gauche qui se confronte au réel », affirme-t-il alors. Dix ans plus tard, cette déclaration contraste avec une trajectoire marquée par des inflexions répétées, des ambiguïtés revendiquées et, surtout, une série de choix politiques et symboliques qui ont nourri l’idée d’un déplacement durable vers la droite, jusqu’à reprendre des marqueurs associés à l’extrême droite.
Le premier ressort de cette évolution tient à l’instabilité même du positionnement affiché. En 2016, Emmanuel Macron lance un mouvement qui ne serait « pas à droite » et « pas à gauche ». Quatre mois plus tard, il déclare : « L’honnêteté m’oblige à vous dire que je ne suis pas socialiste. » Dix jours après, retour à une identité de gauche : « Pour ma part, je suis de gauche. » Puis vient la formule « progressiste », accompagnée d’une définition élastique : « je suis de droite et de gauche dans le mouvement que je porte ». Cette succession ne relève pas seulement de la souplesse tactique. Elle a aussi permis de capter des électorats différents sans clarifier la ligne idéologique réellement suivie.
Des ralliements de gauche fondés sur une promesse vite démentie
En 2016, des personnalités de gauche quittent un Parti socialiste affaibli pour rejoindre Emmanuel Macron. Le contexte compte : l’échec du quinquennat Hollande, la droitisation attribuée à Manuel Valls, la déchéance de nationalité, les déclarations sur les réfugiés. La campagne macroniste apparaît alors comme une possibilité d’émancipation. Jean-Michel Clément dit avoir été séduit par « une grande écoute des parlementaires » et par l’image d’« homme neuf » d’un responsable au positionnement encore flou.
C’est précisément ce flou qui devient, rétrospectivement, un point de fracture. Des gestes perçus à l’époque comme de simples signaux tactiques prennent une autre signification lorsqu’ils s’accumulent. Dès 2015, Emmanuel Macron développe dans Le 1 une conception du pouvoir associée à la figure monarchique : « Il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent. Dans la politique française, cet absent est la figure du roi dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort. » Il ajoute : « Les rois ont fait la France. » Que ces propos aient été salués par l’Action française n’a rien d’anodin.
Références conservatrices et brouillage assumé
Le 8 mai 2016, Emmanuel Macron célèbre Jeanne d’Arc à Orléans, figure fortement associée à la droite conservatrice. En août de la même année, il se rend au Puy du Fou avec Philippe de Villiers et y répète : « Je ne suis pas socialiste. » Pris isolément, chacun de ces épisodes pouvait passer pour une opération de conquête électorale. Mis bout à bout, ils dessinent un tropisme plus net : celui d’un recours croissant à un imaginaire historique et identitaire longtemps porté par les droites les plus conservatrices.
Ce brouillage se poursuit après l’élection. En novembre 2018, Emmanuel Macron souhaite honorer plusieurs maréchaux, dont Philippe Pétain, et déclare : « Le maréchal Pétain a été pendant la Première Guerre mondiale aussi un grand soldat. Voilà, c’est une réalité de notre pays. » La formule se veut historique ; elle se heurte à une réalité politique autrement plus lourde : le rôle du régime de Vichy, le statut discriminatoire des Juifs dès octobre 1940, la déportation de 75 000 hommes, femmes et enfants juifs avec la complicité de l’appareil d’État français. Dans un tel contexte, dissocier le soldat du chef de Vichy ne relève pas d’une simple nuance mémorielle.
Le virage s’inscrit aussi dans la loi
La critique ne repose pas seulement sur des symboles. Elle s’ancre dans des textes et des pratiques. Après 2017, plusieurs anciens soutiens de gauche quittent la majorité en dénonçant une orientation droitière. Les premières ruptures sont liées à l’inscription de l’état d’urgence dans le droit commun, puis à la loi asile et immigration portée par Gérard Collomb. Jean-Michel Clément, engagé dans l’accueil des migrants, refuse de voter ce texte et quitte ensuite la majorité. D’autres mesures s’ajoutent : loi anticasseurs, loi sécurité globale, violences policières contre des manifestants.
L’ensemble compose une séquence cohérente : durcissement sécuritaire, restriction des libertés publiques, traitement plus répressif des mobilisations et de l’immigration. Le fait que la principale force d’opposition à l’Assemblée en 2017 soit alors la droite, avec près de 125 députés, éclaire aussi la direction prise : le macronisme a gouverné dans un espace politique où la concurrence centrale se situait moins à gauche qu’à droite.
Le glissement se lit enfin dans les mots. En mai 2023, Emmanuel Macron emploie en Conseil des ministres le terme « décivilisation » pour décrire la délinquance supposée de la société française. Le mot est rattaché à Renaud Camus, théoricien du « grand remplacement ». Dans le même registre, des ministres reprennent le terme « islamo-gauchisme ». Frédérique Vidal affirme : « Moi, je pense que l’islamo-gauchisme gangrène la société dans son ensemble et que l’université n’est pas imperméable. » Jean-Michel Blanquer parle de « courants islamo-gauchistes très puissants ».
Ce n’est plus seulement un déplacement de vocabulaire. C’est l’adoption progressive de thèmes, de références et de cadres d’analyse longtemps situés à l’extrême droite. Le macronisme s’était présenté comme un dépassement du clivage gauche-droite. Sa trajectoire montre surtout qu’à force de prétendre les dépasser, il a fini par en privilégier un.