Panoramag
Économie Actualité

Paiement fractionné : le faux « sans frais » qui banalise le crédit à la consommation

Présenté comme une simple facilité de paiement, le BNPL s’est imposé dans les achats du quotidien, bien au-delà des dépenses importantes. Son essor repose sur une mécanique commerciale efficace, mais aussi sur une dilution du coût et du risque, alors même que sa présence explose dans les dossiers de surendettement.

Lecture audio — Écoutez votre article comme un podcast.

Le paiement fractionné s’est installé dans le paysage commercial sous une promesse séduisante : payer en trois ou quatre fois, sans frais apparents et sans effort immédiat. Mais derrière cette présentation lissée, le dispositif fonctionne comme un crédit à la consommation de plus en plus banalisé, y compris pour de petits achats, avec des conséquences désormais visibles dans les situations de surendettement.

Pour un achat de 500 euros, le principe semble anodin : 166,66 euros sont payés tout de suite, puis 166,66 euros à 30 jours et 166,66 euros à 60 jours. Cette fragmentation du paiement atténue pourtant la perception du coût total. Le consommateur ne voit plus un prix unique, mais une série de montants plus acceptables, dissociant l’acte d’achat du moment où il en supporte réellement la charge.

Cette apparente neutralité du service masque aussi son véritable moteur économique. Le paiement fractionné n’est pas gratuit : son coût est simplement déplacé vers le commerçant. Sur un achat de 500 euros, un paiement classique par carte coûte environ 2,50 à 10 euros de commission. En paiement fractionné, le marchand ne récupère qu’environ 470 à 490 euros, soit une commission de 10 à 30 euros, équivalente à 2 à 6 % du panier. Si les enseignes acceptent ce surcoût, c’est parce que le dispositif augmente les ventes : le secteur avance une hausse de 20 à 30 % du taux de conversion, et une étude 2025 d’un acteur français lui attribue une progression de 35 % du panier moyen.

Une mécanique qui encourage l’achat

Le système profite donc d’abord à la fluidité commerciale. Le marchand est payé rapidement, transfère le risque d’impayé et délègue le recouvrement. La plateforme, elle, avance les fonds et prend en charge les relances, par SMS, courriel, courrier ou téléphone, avec possibilité de transfert à un service de recouvrement judiciaire. Autrement dit, ce qui est présenté comme une souplesse pour l’acheteur est aussi un outil d’accélération des ventes et d’externalisation du risque pour le vendeur.

Cette logique explique en partie l’explosion du marché. Estimé à 6 milliards d’euros en France en 2019, il a progressé de 67 % en 2020, avant d’atteindre entre 25 et 30 milliards d’euros en 2025. Surtout, le paiement fractionné ne sert plus seulement à financer un téléphone à 500 euros, une machine à laver à 600 euros ou un canapé à 700 euros. Il s’étend à des achats modestes : 100 euros de petit électroménager, voire un t-shirt à 20 euros. Plus de la moitié des paniers réglés en plusieurs fois seraient désormais inférieurs à 300 euros.

Ce glissement est central. Lorsqu’un crédit devient un réflexe pour des achats de faible montant, il cesse d’être une solution exceptionnelle et devient une habitude de consommation. C’est là que le risque se déplace : non pas seulement dans un achat isolé, mais dans l’accumulation de plusieurs engagements sur plusieurs plateformes, sans système centralisé permettant de totaliser ce que doit réellement un consommateur.

Une présence croissante dans le surendettement

Les chiffres de la Banque de France donnent la mesure du problème. En 2022, 1 % des dossiers de surendettement comportaient au moins un paiement fractionné ou un mini-crédit. Cette part est passée à 7 % en 2023 puis à 17 % en 2024. En deux ans, elle a donc été multipliée par 17.

Cette progression s’inscrit dans un contexte de tension budgétaire. Le baromètre Cofi 10 2025 indique que près de quatre Français sur dix sont à découvert au moins une fois par an, pour un découvert mensuel moyen de 411 euros, au plus haut depuis 2016. Dans ce cadre, multiplier les paiements décalés peut rendre illisible le budget mensuel, surtout lorsque les prélèvements s’additionnent et que leurs bénéficiaires deviennent difficiles à identifier.

Le risque ne s’arrête pas à l’échéance manquée. Des pénalités de retard d’environ 8 % du montant de l’achat, pouvant atteindre 15 %, peuvent s’ajouter, ainsi que des frais de relance et de recouvrement. Pour un canapé à 800 euros, jusqu’à 120 euros peuvent s’accumuler au fil des mois. Le recours à un nouveau crédit pour rembourser un paiement fractionné impayé constitue alors une porte d’entrée directe dans le surendettement.

Les jeunes particulièrement exposés

La hausse touche particulièrement les moins de 30 ans. Entre 2024 et 2025, le nombre de dossiers concernés a augmenté de 36 % dans cette tranche d’âge, et de 65 % chez les 18-25 ans. La Banque de France qualifie cette trajectoire d’« inquiétante ». L’attractivité des nouveaux modes de paiement et la sensibilité à la fast fashion accentuent cette exposition.

Le cas signalé en Belgique en 2022 montre aussi les limites des garde-fous. Une adolescente de 16 ans a pu commander pour 170 euros sur une plateforme de fast fashion chinoise en déclarant avoir 18 ans. Selon la plainte déposée par sa mère via l’association Test Achat, ni l’âge ni la solvabilité n’avaient été vérifiés. En France, le paiement en plusieurs fois est interdit aux mineurs, mais les dispositifs de blocage sont présentés comme imparfaits.

À compter du 20 novembre 2026, le cadre juridique doit changer : le paiement fractionné deviendra un crédit à la consommation. Vérification de solvabilité, affichage clair du coût, TAEG de 0 % pour les offres sans frais et délai de rétractation de 14 jours sont prévus. Cette évolution acte une réalité que le marketing a longtemps cherché à estomper : « le paiement en plusieurs fois, ce n’est pas un mode de paiement. C’est une véritable décision de crédit. »