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Économie Décryptage

Camaïeu : 2 600 salariés sacrifiés dans une chute accélérée par la dette et les reprises fragiles

La liquidation de Camaïeu, en septembre 2022, a supprimé 2 600 emplois et fermé 511 magasins. Derrière cette issue brutale se dessine la longue fragilisation de l’enseigne, entre endettement massif, faibles investissements, marché dégradé et reprise sur des bases déjà instables.

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Le 28 septembre 2022, la liquidation judiciaire de Camaïeu a entraîné la suppression de 2 600 emplois et la fermeture de 511 magasins. Le choc a aussi pris une forme particulièrement brutale : dès le lendemain, des salariés ont découvert la décision en arrivant au travail, d’autres l’ont apprise par SMS. Le 1er octobre, les magasins ont ouvert une dernière fois avant la fermeture définitive. Pour les salariés, la fin a été aussi rapide que sèche.

Cette issue tranche avec l’image encore récente de l’enseigne. En mai 2022, Camaïeu était encore élue meilleure chaîne de magasins dans la catégorie mode femme. Elle pesait encore 2 % du marché français du prêt-à-porter féminin, contre 3,4 % pour Zara. À son apogée, l’entreprise réalisait 850 millions d’euros de chiffre d’affaires, employait 2 600 salariés et était présente dans 21 pays. L’effondrement n’en apparaît que plus sévère : une marque connue, encore visible commercialement, a disparu sans que ses salariés ne bénéficient d’une transition à la hauteur.

Une reprise aux bases déjà fragiles

En août 2020, après un premier redressement judiciaire prononcé dans le contexte de la crise sanitaire, Camaïeu est reprise par Michel Ohayon. Son offre, validée le 17 août par le tribunal de commerce de Lille, repose sur des engagements clairs : investir au moins 20 millions d’euros, reprendre les 511 magasins et sauvegarder 2 619 salariés. Le prix de reprise est alors fixé à 2 euros.

Sur le papier, la priorité affichée est donc la préservation de l’emploi. Dans les faits, la reprise s’engage sur des bases déjà dégradées. Environ 250 magasins repris perdaient de l’argent au moment de la signature, soit près de la moitié du réseau. Des loyers dus pendant la période Covid s’étaient accumulés sans avoir été provisionnés. Autrement dit, les emplois ont été maintenus dans une structure dont l’équilibre apparaissait déjà très compromis.

À cette fragilité s’ajoute, en juin 2021, une cyberattaque qui paralyse le site e-commerce, le siège de Roubaix, les bureaux et l’entrepôt. La chaîne logistique est interrompue, l’approvisionnement des magasins perturbé. Devant le tribunal de commerce, en août 2022, la direction chiffre à 40 millions d’euros la perte de chiffre d’affaires liée à cette attaque entre juin et octobre 2021, pour une entreprise qui a réalisé 228 millions d’euros de chiffre d’affaires cette année-là. Le choc est majeur, mais il frappe une entreprise déjà vulnérable.

Une longue érosion avant la liquidation

La chute de Camaïeu ne commence pourtant pas en 2020. Fondée à Roubaix en 1984, l’enseigne s’est construite sur un modèle de mode féminine à prix accessibles, avec réassort rapide et approvisionnement de proximité. « 80 % de la production dans un périmètre de 300 km autour de Roubaix », résumait Jean-Pierre Torck. En dix ans, Camaïeu passe de 0 à 200 boutiques. Les années 2000 sont celles d’une forte croissance, avec 709 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2008 et 116 ouvertures de magasins sur une seule année.

Mais en 2007, le fonds britannique Cinven rachète Camaïeu pour 1,6 milliard d’euros via un LBO. Une holding, Modacin, porte alors 980 millions d’euros de dette. Le mécanisme pèse lourd : l’entreprise doit supporter le remboursement d’une dette contractée pour son acquisition, alors même que la holding ne génère pas de revenus propres. Dès la première année, des dividendes sont extraits. Selon Challenges, 267 millions d’euros sont versés aux actionnaires en 2007, puis 48 millions supplémentaires l’année suivante.

La contradiction est frontale. D’un côté, une entreprise de distribution confrontée à une concurrence accrue et à un marché textile en recul de 15 % entre 2008 et 2018 ; de l’autre, une ponction financière massive. H&M est déjà installé, Zara progresse, Primark arrive en France en 2008. Camaïeu se retrouve coincée entre guerre des prix et renouvellement accéléré des collections, sans capacité d’investissement suffisante.

Quand les montages financiers finissent par frapper les salariés

Les restructurations s’enchaînent ensuite. En 2013, la dette frôle le milliard d’euros. En 2016, elle dépasse le chiffre d’affaires de l’entreprise. En 2018, les créanciers convertissent le reste de la dette en capital et deviennent propriétaires de l’enseigne. Des cadres de Camaïeu, cités dans la presse, avancent qu’environ 800 millions d’euros auraient été remontés entre 2008 et 2018 vers actionnaires et créanciers successifs, pour très peu d’investissements dans la marque, sans confirmation officielle de ce chiffre.

Dans ce parcours, les salariés apparaissent comme la variable d’ajustement finale. Après un deuxième redressement judiciaire en août 2022, la direction demande à l’État un prêt de 48 millions d’euros pour soutenir un plan de continuation. Bercy refuse. Un mois plus tard, la liquidation est prononcée.

La suite souligne encore ce décalage. En décembre 2022, la marque Camaïeu est vendue aux enchères pour 1,8 million d’euros à Celio. La vente ne porte ni sur les magasins, ni sur les salariés, ni sur l’entrepôt, mais seulement sur le nom, les logos et les noms de domaine. Les emplois ont disparu ; la marque, elle, continue sa route. C’est sans doute le point le plus brutal du dossier Camaïeu : ce qui a pu être sauvé n’est pas l’entreprise, encore moins ses salariés, mais son actif commercial.