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Social Analyse

Le mythe de l’entrepreneur méritant masque l’héritage social et la précarisation du travail

Présenté comme la preuve qu’on réussit par le seul effort, l’entrepreneuriat nourrit un récit séduisant de liberté et d’autonomie. Mais derrière la figure du self-made man, l’héritage, les réseaux, le diplôme et la position sociale pèsent lourd, tandis qu’une partie du travail indépendant bascule dans la précarité.

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L’entrepreneur triomphant continue d’incarner, dans l’imaginaire contemporain, la récompense du travail, du mérite et de l’audace individuelle. Le récit est simple : chacun pourrait « travailler pour soi », s’arracher au salariat et, à force d’efforts, accéder à la réussite. Cette promesse a pourtant une faiblesse majeure : elle transforme une construction idéologique en évidence et fait passer pour universel un parcours qui dépend aussi de ressources très inégalement réparties.

Renforcée depuis les années 1980 et 1990 dans le sillage du tournant néolibéral, cette valorisation de « l’entreprise de soi » repose sur l’idée que chacun devrait apprendre à développer son « capital humain » et à gérer sa trajectoire comme une entreprise. L’autonomie devient alors une obligation morale. Les formules du type « Tu es le seul à pouvoir faire ce travail », « Tu es le seul à pouvoir changer ta vie » ou « Il n’y a personne qui va venir t’aider » condensent cette logique : si la réussite est présentée comme individuelle, l’échec le devient aussi.

Une réussite mise en scène comme une preuve

Sur les réseaux sociaux, cette rhétorique prend la forme d’une mise en scène très codifiée. Des influenceurs exhibent un mode de vie associé à la richesse, parfois depuis Dubaï, avec des titres comme « From Zero to Millionaire » ou des affirmations telles que « J’ai généré plus de 1 million d’euros et je suis mon propre patron ». Le problème n’est pas seulement l’exagération possible de ces trajectoires. C’est aussi l’opacité des revenus réellement tirés des activités vantées, comme le copy trading, le dropshipping ou le commerce de formations en ligne.

Dans certains cas, l’activité affichée sert surtout d’appât : attirer une audience, puis vendre des formations, du coaching ou des masterclass à des personnes en reconversion ou en quête d’ascension sociale. La réussite promise fonctionne alors moins comme une réalité démontrée que comme un produit d’appel. Cela ne signifie pas que toute formation entrepreneuriale soit frauduleuse, mais que les revenus mis en avant devraient être vérifiables et distingués de ceux générés par la vente du rêve lui-même.

Le self-made man, une fiction utile

L’image de l’entrepreneur parti de rien n’a rien de neuf. Elle se diffuse largement aux États-Unis au XIXe siècle, au moment où l’industrialisation et la presse de masse contribuent à populariser les récits d’ascension individuelle. Les fortunes colossales d’hommes comme John D. Rockefeller et Andrew Carnegie s’accompagnent déjà d’un discours destiné à légitimer leur réussite et, plus largement, l’ordre économique dont elle est issue. Cet imaginaire connaît un regain de vigueur avec le tournant néolibéral associé notamment à Ronald Reagan aux États-Unis et à Margaret Thatcher au Royaume-Uni.

Ce récit attribue la création de valeur à des individus de génie, isolés, capables à eux seuls de faire basculer l’histoire. L’exemple d’Apple, souvent résumé par la scène de « deux gamins » créant l’entreprise dans un garage à Los Altos, illustre cette fabrication. Apple a pourtant été fondée en 1976 par Steve Jobs, Steve Wozniak et Ronald Wayne. Le garage de la maison des parents de Steve Jobs a bien servi à finaliser et assembler une partie des premiers ordinateurs, mais Steve Wozniak lui-même a contesté l’idée selon laquelle toute l’entreprise y serait véritablement née.

La « scène fondatrice » relève donc en partie d’un choix narratif : elle simplifie, dramatise et efface les relations, les compétences complémentaires, les premiers clients, les infrastructures et les soutiens collectifs sans lesquels l’activité entrepreneuriale n’existe pas. Steve Jobs et Mark Zuckerberg, souvent brandis comme des preuves vivantes du mérite individuel, n’ont pas construit seuls les entreprises auxquelles leur nom reste associé.

La force de ce storytelling n’est pas anecdotique. Elle produit de la valeur symbolique, qui contribue elle-même à la valeur économique. Mais elle invisibilise le collectif de travailleurs, les financements, les institutions publiques et les réseaux professionnels, tout en installant l’idée qu’une poignée de personnes exceptionnellement valeureuses mènerait seule l’économie.

Quand l’autonomie sert à justifier les inégalités

Cette représentation du monde a une fonction politique claire : elle rend les hiérarchies sociales plus acceptables. Elle rassure les dominants, confortés dans l’idée que leur position récompense leur mérite, et entretient chez les plus précaires l’espoir d’une ascension fondée sur la seule confiance en soi. Or les trajectoires entrepreneuriales dépendent aussi du patrimoine, de la formation, des contacts et de la capacité à supporter financièrement un éventuel échec :

Même si vous avez la meilleure idée du siècle, même si vous avez les meilleurs chiffres du siècle, même en travaillant plus et en ayant fait vos preuves, vous n’irez pas nécessairement plus loin. Ce qui peut faire la différence, c’est votre héritage, vos contacts et l’école que vous avez fréquentée.

Le travail indépendant lui-même dément le mythe d’une émancipation uniforme. Il recouvre des situations extrêmement différentes. Certains indépendants disposent de diplômes, d’une expérience salariée, d’une clientèle et d’un capital de départ. D’autres créent leur activité faute de trouver un emploi stable, cumulent plusieurs statuts ou dépendent presque entièrement d’un donneur d’ordre ou d’une plateforme.

Les données de l’Insee montrent d’ailleurs la diversité des profils : parmi les micro-entrepreneurs immatriculés en 2018, 33 % possédaient un diplôme de deuxième ou troisième cycle de l’enseignement supérieur, tandis que 16 % ne détenaient aucun diplôme qualifiant. Le statut de micro-entrepreneur peut correspondre à une activité principale, mais aussi compléter un emploi salarié, des études ou une retraite.

La liberté promise, la précarité réelle

C’est là que la figure glamour du fondateur visionnaire se heurte à la réalité sociale. Les micro-entrepreneurs exercent dans des secteurs variés : artisanat, construction, commerce, conseil, services aux particuliers, livraison ou transport. Beaucoup évoluent très loin de l’image de la start-up technologique promise à une croissance fulgurante. Pour une partie d’entre eux, la simplicité du statut s’accompagne de revenus faibles ou irréguliers et d’une protection sociale moins étendue que celle des salariés.

Les plateformes promettent que chacun peut devenir « son propre patron » sans diplôme ni capital important. Dans les faits, cette indépendance peut rester étroitement encadrée par les tarifs, les règles d’attribution des missions et les systèmes d’évaluation de la plateforme. En France, des accords conclus dans le secteur des VTC garantissent depuis 2024 un minimum de 9 euros nets par course, de 30 euros nets par heure d’activité et de 1 euro net par kilomètre parcouru en course. Ces garanties ne couvrent toutefois pas nécessairement tout le temps d’attente ni l’ensemble des kilomètres effectués sans passager.

Pour compenser l’insuffisance ou l’irrégularité des revenus, certains travailleurs cumulent plusieurs activités. Plus bas encore dans la chaîne, un marché secondaire peut se développer autour de la location de comptes ou de véhicules à des travailleurs sans papiers, dépendants d’intermédiaires qui captent une partie de leurs recettes. Ces pratiques, contraires aux règles des plateformes et susceptibles d’être illégales, placent les travailleurs concernés dans une situation de vulnérabilité extrême.

Loin d’une conquête uniforme de liberté, cette organisation rappelle par certains aspects le « sweating system » du XIXe siècle : une production dispersée, rémunérée à la tâche, structurée par des intermédiaires et marquée par une forte captation de la valeur par ceux qui contrôlent l’accès au travail.

À mesure que s’affaiblissent les syndicats et certains collectifs de travail depuis les années 1980, l’injonction à se sauver seul gagne du terrain. C’est sans doute la force principale du mythe entrepreneurial : faire croire que les trajectoires individuelles se jouent d’abord dans l’effort, alors qu’elles restent profondément structurées par l’héritage social, les contacts, le diplôme, l’accès au financement et le rapport de force collectif.