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Félix Radu dénonce une école qui éloigne les jeunes de la littérature au lieu de les y conduire

L’auteur et comédien de 26 ans met en cause trois confusions qui, selon lui, faussent le rapport des jeunes à la littérature : l’assimilation de l’école aux œuvres, la réduction de l’intelligence au savoir scolaire et un culte des classiques qui étouffe le présent.

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À rebours du procès souvent instruit contre la jeunesse, Félix Radu renverse la question : si certains jeunes se détournent de la littérature, cela tient peut-être moins à un désintérêt spontané qu’à la manière dont elle leur est transmise. Dans une intervention donnée à TEDxBrussels, l’auteur et comédien belge ne s’attaque pas aux œuvres, mais à certaines pratiques scolaires qui les accompagnent. Il pointe un paradoxe : une discipline censée ouvrir à la langue et à l’imaginaire peut aussi produire du rejet chez ceux qu’elle cherche précisément à toucher.

Son propre parcours nourrit cette critique. Félix Radu raconte avoir été en difficulté scolaire, avoir redoublé deux fois et avoir entendu évoquer, pendant son enfance, un supposé « déficit intellectuel ». Pourtant, c’est en dehors de l’école qu’il dit avoir découvert et aimé Albert Camus, Alfred de Musset, George Sand ou Marguerite Yourcenar.

De cette expérience naît son interrogation centrale : pourquoi la littérature qui le passionnait chez lui lui paraissait-elle, à l’école, « incommensurablement relou » ? Sa réponse vise une manière d’enseigner qui ramènerait trop souvent la lecture à des exercices consistant à critiquer, résumer et analyser. Il invite ainsi à ne pas confondre la littérature avec les seules méthodes scolaires utilisées pour l’étudier.

L’école comme filtre déformant

La critique ne revient pas à nier l’utilité de l’analyse littéraire. Comprendre la construction d’un texte, son contexte, son style ou ses références permet d’en approfondir la lecture. Mais lorsque cette analyse devient la seule porte d’entrée, elle peut transformer une expérience sensible en procédure d’évaluation.

Un élève en difficulté risque alors de conclure qu’il est étranger à la littérature, alors qu’il est peut-être surtout mal à l’aise avec les exercices et les critères employés pour mesurer ses connaissances. Cette distinction est au cœur du propos de Félix Radu : être mauvais en cours de français ne signifie pas nécessairement être insensible à la langue, aux histoires ou à la poésie.

Il conteste également l’idée selon laquelle un mauvais élève serait, par nature, peu curieux. À ses yeux, un système accordant une place importante à la mémorisation entretient parfois une confusion entre intelligence et savoir scolaire, comme si la restitution attendue permettait, à elle seule, de mesurer l’élan intellectuel d’un enfant.

Il n’y a rien de plus curieux qu’un enfant.

Félix Radu

La formule ne démontre pas que toutes les difficultés scolaires proviennent de l’enseignement. Elle invite plutôt à ne pas interpréter trop rapidement l’ennui, l’inattention ou le recours à d’autres pratiques culturelles comme des preuves d’un manque d’intelligence ou de profondeur.

Le désir contre la simple accumulation

C’est dans ce cadre que Félix Radu défend une pédagogie du désir. « L’apprentissage est la résultante d’un récit », affirme-t-il, en opposant l’accumulation de connaissances à la nécessité de leur donner une direction, une cohérence et une force narrative.

Il reprend à ce sujet une formule couramment attribuée à Antoine de Saint-Exupéry : pour construire un bateau, il ne suffirait pas de distribuer les tâches ; il faudrait d’abord faire naître « le désir de la mer ». La formulation aujourd’hui diffusée est une adaptation libre d’un passage de Citadelle, dans lequel Saint-Exupéry écrit que créer le navire consiste avant tout à « donner le goût de la mer ».

Appliquée à l’enseignement, cette idée signifie que transmettre des connaissances ne suffit pas toujours à susciter l’apprentissage. Encore faut-il donner envie de comprendre ce qu’elles permettent d’explorer. Dans le cas de la littérature, il s’agit moins d’opposer le plaisir à l’étude que de faire du premier un point d’entrée possible vers la seconde.

Son regard sur le téléphone procède de la même logique. L’objet est souvent érigé en preuve d’une distraction généralisée ; Félix Radu rappelle qu’il constitue aussi un accès permanent à des récits, à des images, à des informations et à des échanges. Il résume la concurrence entre le cours et l’écran d’une formule volontairement provocatrice : l’un des deux « se fait chier à lui raconter une histoire ».

Cette lecture ne suffit évidemment pas à écarter les effets problématiques des usages numériques : fragmentation de l’attention, sollicitations permanentes, dépendance aux plateformes ou exposition à des contenus trompeurs. Elle déplace néanmoins le débat en invitant l’enseignement à interroger sa propre capacité narrative, plutôt qu’à attribuer toute la responsabilité du désintérêt aux écrans.

Le piège du passéisme

L’autre cible de Félix Radu est le passéisme littéraire. Il critique l’idée selon laquelle la « grande littérature » se confondrait nécessairement avec les seuls classiques déjà consacrés. Il rapporte ainsi la réponse d’une professeure à laquelle il avait présenté ses textes :

Tu devrais lire tes classiques. C’est ça, la grande littérature. C’est tes classiques.

Cette phrase cristallise, dans son récit, une conception qui placerait la valeur exclusivement dans le passé. Elle laisserait entendre que l’époque présente serait condamnée à commenter les chefs-d’œuvre d’hier, plutôt qu’à produire des œuvres susceptibles de devenir, à leur tour, des classiques.

Félix Radu rappelle que les auteurs aujourd’hui consacrés ont eux-mêmes expérimenté et bousculé les habitudes de leur époque. Edmond Rostand fait représenter Cyrano de Bergerac en 1897, dans une forme versifiée qui paraît alors à contre-courant du naturalisme dominant. Georges Perec publie en 1969 La Disparition, roman lipogrammatique entièrement écrit sans la lettre « e ». Dans Alcools, publié en 1913, Guillaume Apollinaire supprime la ponctuation, décision prise tardivement lors de la correction des épreuves.

Ces exemples ne prouvent pas que toute nouveauté possède une valeur littéraire. Ils rappellent en revanche qu’une œuvre devenue classique peut avoir été, à son apparition, expérimentale, déroutante ou difficile à classer. La contradiction consiste alors à célébrer les ruptures du passé tout en refusant par principe une légitimité aux formes nouvelles du présent.

La poésie ne se réduit pas à une forme unique

Sur la poésie, Félix Radu pousse plus loin cette remise en cause. Les jeunes, dit-il, « n’arriveront jamais à écrire du Yourcenar, du Proust ou du Duras ». Mais ils disposent d’une ressource décisive : « ils sont en vie. Et la langue française avec eux. »

La formule ne signifie pas que les œuvres contemporaines devraient renoncer aux écrivains du passé. Elle défend plutôt l’idée que la langue demeure vivante et qu’elle ne peut être enfermée dans l’imitation de modèles patrimoniaux. Chaque génération la transforme en fonction de son époque, de ses expériences et de ses moyens d’expression.

Lorsqu’il affirme que la poésie « n’a jamais, jamais été une question de forme », Félix Radu emploie une formule volontairement absolue. L’histoire littéraire montre pourtant que la forme a toujours occupé une place essentielle dans la poésie. Le sonnet, l’alexandrin, le vers libre, le calligramme ou le lipogramme ne sont pas de simples contenants : ils participent directement à la production du sens.

Son propos peut donc être compris autrement : aucune forme particulière ne possède le monopole de la poésie. Celle-ci peut apparaître dans un alexandrin, un sonnet, un texte en prose, une chanson ou une punchline, à condition que le travail de la langue lui donne une force propre.

Félix Radu s’appuie sur la formule « La forme, c’est le fond qui remonte à la surface », couramment attribuée à Victor Hugo. Cette attribution est largement répétée, mais sa source exacte demeure difficile à établir avec certitude. L’idée qu’elle exprime reste toutefois pertinente dans son raisonnement : la forme ne devrait pas être imposée comme un cadre extérieur au texte, puisqu’elle peut aussi être la manifestation visible de ce que l’auteur cherche à dire.

Redonner aux jeunes une place d’auteurs

Au fond, le propos de Félix Radu dessine une critique cohérente des jugements portés sur les pratiques culturelles des jeunes. L’usage du téléphone ou de TikTok n’y apparaît pas comme une preuve automatique d’appauvrissement, mais comme l’expression d’un présent avec lequel la transmission culturelle doit composer.

Sa position reste celle d’un auteur exposant son expérience et sa conception de la littérature, non celle d’une étude permettant d’évaluer l’ensemble de l’enseignement du français. Les pratiques pédagogiques sont diverses, et de nombreux enseignants cherchent précisément à associer lecture sensible, analyse, oralité et création.

Son intervention soulève néanmoins une question essentielle : les jeunes sont-ils seulement invités à admirer les œuvres consacrées, ou leur reconnaît-on aussi la possibilité de produire leurs propres récits, leurs propres formes et leur propre langue ? La littérature ne se transmet peut-être pleinement que lorsque ceux qui la découvrent cessent d’en être de simples spectateurs et acquièrent la légitimité d’en devenir, à leur tour, les acteurs.

C’est le sens de la question finale posée par Félix Radu : qu’y a-t-il de plus poétique que de chercher sa place dans « un monde qui brûle », et quels outils laisse-t-on réellement à la jeunesse pour exprimer cette recherche de manière libre et légitime ?