Chômage des jeunes : un nouveau plan sans budget face à un décrochage que la France laisse s’installer
Alors que le chômage des 15-24 ans remonte fortement et que 1,5 million de jeunes restent hors emploi, études ou formation, le gouvernement lance un plan « Emploi futur » sans financement dédié. De quoi relancer les critiques sur des arbitrages publics jugés défavorables à l’insertion des jeunes.
Lecture audio — Écoutez votre article comme un podcast.
Le contraste nourrit le débat : la France consacre environ 14 % de son produit intérieur brut aux pensions de retraite, tandis que l’ensemble des dépenses d’éducation représente un peu plus de 5 % du PIB. Ces deux agrégats ne sont pas directement comparables — l’un finance les pensions de millions de retraités, l’autre couvre les différents niveaux d’enseignement — mais ils éclairent les choix collectifs entre protection du présent et préparation de l’avenir.
Dans le même temps, la situation de l’emploi se dégrade. Au deuxième trimestre 2026, le taux de chômage atteint 21,6 % parmi les actifs de 15 à 24 ans, soit une hausse de 2,5 points en un an. Cette proportion ne signifie pas qu’un jeune sur cinq, tous statuts confondus, est au chômage : les étudiants qui ne travaillent pas et ne cherchent pas d’emploi sont considérés comme inactifs et ne figurent pas au dénominateur. L’Insee recense néanmoins environ 740 000 jeunes chômeurs dans cette tranche d’âge.
C’est dans ce contexte que le gouvernement a présenté, le 7 mai 2026, le plan « Emploi futur » sous l’autorité du ministre du Travail Jean-Pierre Farandou. Le dispositif rassemble 15 mesures autour de trois priorités : mieux informer les jeunes sur les débouchés, rapprocher les formations des besoins économiques et faciliter les premières expériences en entreprise.
Le plan ne s’accompagne toutefois pas d’une enveloppe budgétaire nouvelle clairement identifiée. Le gouvernement indique que « la plupart des mesures ne nécessitent pas de moyens spécifiques ». Cela ne signifie pas que leur mise en œuvre sera totalement gratuite : elles pourront mobiliser des agents, des structures et des crédits déjà existants. Mais cette absence de financement supplémentaire limite la portée d’un plan présenté comme une réponse à une dégradation rapide de l’emploi des jeunes.
Des arbitrages budgétaires de plus en plus contestés
Ce décalage alimente une critique plus large sur la répartition des dépenses publiques entre les générations. Dans sa dernière lettre au président de la République, publiée le 4 mai 2026, le gouverneur de la Banque de France François Villeroy de Galhau écrit :
Nos arbitrages collectifs ont été jusqu’à présent en faveur des seniors : dépenses de retraite et de santé, et financement par le déficit. Si notre pays poursuit de tels choix gérontocratiques, il ne pourra pas bien préparer l’avenir.
François Villeroy de Galhau
Son propos ne consiste pas à contester le principe des retraites ou de la protection sanitaire des personnes âgées. Il porte sur leur mode de financement et sur le recul relatif des dépenses d’avenir, notamment dans l’éducation, la recherche ou la transition écologique. Une partie des prestations versées aujourd’hui est financée par les actifs et par la dette, dont la charge sera supportée dans la durée.
L’ancien ministre de l’Économie Éric Lombard a formulé une critique encore plus frontale sur France Culture :
Nous finançons les retraites et la santé des boomers, payées par leurs enfants et leurs petits-enfants. C’est une honte.
Éric Lombard
Cette formule polémique tend à présenter les générations comme des blocs homogènes, alors que les écarts de patrimoine et de revenus sont considérables parmi les retraités comme parmi les jeunes. Elle met néanmoins en lumière une question réelle : dans quelle mesure le financement de la protection sociale réduit-il les marges disponibles pour le logement, la formation et l’insertion professionnelle des générations suivantes ?
Une dégradation qui dépasse le seul chômage
La fragilité de la jeunesse ne se résume pas au taux de chômage. Au deuxième trimestre 2026, 13,3 % des 15-29 ans ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation. Cette catégorie, désignée par l’acronyme anglais NEET, représente approximativement 1,5 million de personnes. Sa proportion est stable sur le trimestre, mais supérieure de 0,3 point à celle observée un an auparavant.
Il faut distinguer cet indicateur du taux de chômage. Un jeune sans études ni emploi n’est pas nécessairement chômeur au sens du Bureau international du travail : il peut ne pas rechercher activement un poste ou ne pas être disponible immédiatement. À l’inverse, un étudiant qui recherche un emploi peut être comptabilisé parmi les chômeurs sans appartenir à la catégorie des NEET.
La comparaison européenne doit également porter sur des indicateurs identiques. Le chômage des jeunes en France reste nettement supérieur à celui de l’Allemagne, situé autour de 6 à 7 %, et à la moyenne de l’Union européenne, proche de 15 %. Ces écarts dépendent toutefois de plusieurs facteurs, notamment de la place de l’apprentissage, de la démographie, de la durée des études et de la structure du marché du travail.
Le logement bloque l’entrée dans l’autonomie
À cette fragilité professionnelle s’ajoute une crise du logement. Un sondage réalisé par Odoxa pour Nexity au début de l’année 2026 indique que 30 % des jeunes interrogés disent avoir déjà renoncé à un emploi à cause de difficultés pour se loger. Ils sont également 21 % à déclarer avoir renoncé à avoir un enfant et 20 % à vivre en couple pour cette raison.
Plus d’un jeune sur deux, soit 51 %, affirme avoir réduit son budget alimentaire à cause du coût du logement, tandis que 29 % disent avoir renoncé à des soins médicaux. Ces chiffres proviennent d’une enquête déclarative : ils mesurent les réponses et le ressenti des personnes interrogées, non des renoncements constatés administrativement. Leur convergence montre néanmoins que le logement agit comme un frein majeur à l’autonomie.
La formule de « crise des trois fins » — fin du mois, fin de la vie, fin du monde — résume cette accumulation d’inquiétudes économiques, démographiques et écologiques. Derrière la formule apparaît surtout une difficulté concrète à trouver un emploi stable, à se loger près de celui-ci et à construire un projet de vie.
Le risque d’un nouveau plan principalement organisationnel
Le plan « Emploi futur » s’ajoute à une longue histoire de politiques consacrées à l’insertion des jeunes : pactes pour l’emploi, contrats de qualification ou d’orientation, emplois-jeunes, contrats d’autonomie, garantie jeunes, « 1 jeune, 1 solution » ou contrat d’engagement jeune.
Le chiffre parfois avancé de 30 plans en quarante ans dépend de la manière dont sont comptabilisés les programmes, contrats et réformes. Il illustre toutefois une instabilité réelle des dispositifs. Les mesures changent régulièrement de nom, de public ou de financement, sans faire disparaître la surexposition durable des jeunes au chômage et aux contrats précaires.
Certains éléments du nouveau plan peuvent être utiles. Mieux informer sur les débouchés professionnels, rendre plus lisibles les parcours et renforcer les relations avec les entreprises peuvent éviter des orientations sans perspective. Mais ces outils ne créent pas mécaniquement des emplois. Leur efficacité dépend aussi de la conjoncture, du volume des recrutements, de la qualité des postes et de la capacité des jeunes à se loger à proximité.
Le risque est donc de multiplier les instruments d’information et de coordination sans agir suffisamment sur les déterminants les plus coûteux de l’insertion : logement, mobilité, rémunération, accompagnement intensif et création d’emplois.
L’apprentissage fragilisé après une progression spectaculaire
L’apprentissage a joué un rôle important dans l’amélioration de l’emploi des jeunes depuis le milieu des années 2010. Le nombre de contrats a fortement augmenté sous l’effet de la réforme de 2018 et des aides exceptionnelles instaurées à partir de 2020. Cette progression a soutenu le taux d’emploi, notamment parce qu’un apprenti est à la fois en formation et salarié.
Il serait cependant excessif d’affirmer que l’apprentissage a, à lui seul, presque divisé par deux le chômage des jeunes entre 2015 et 2023. Le taux a effectivement nettement reculé par rapport aux sommets du milieu des années 2010, mais cette évolution tient aussi à la conjoncture économique, aux créations d’emplois et à d’autres politiques d’insertion. Une partie importante de l’essor de l’apprentissage concerne par ailleurs l’enseignement supérieur, pour des jeunes dont l’insertion était déjà généralement plus favorable.
Depuis 2025, les soutiens ont été réduits ou rendus moins avantageux. Les aides versées aux employeurs ont diminué pour certaines entreprises et certains niveaux de qualification. Pour les contrats conclus depuis le 1er mars 2025, l’exonération de cotisations salariales et de CSG-CRDS est limitée à la fraction de rémunération ne dépassant pas 50 % du SMIC, contre 79 % auparavant.
Cette dernière mesure réduit le salaire net de certains apprentis, surtout parmi les plus âgés et les mieux rémunérés. Elle ne constitue pas directement une hausse du coût patronal, mais elle peut rendre l’alternance moins attractive pour les jeunes concernés. Dans le même temps, l’Insee observe désormais un léger recul de l’emploi en alternance sur un an.
La remontée du chômage des jeunes ne peut pas être attribuée à cette seule évolution. Elle s’explique aussi par le ralentissement de l’économie, la baisse des intentions d’embauche et les difficultés de certains secteurs. Mais réduire les soutiens à l’un des principaux moteurs récents de l’emploi des jeunes tout en présentant un plan sans crédits nouveaux fait apparaître une contradiction politique.
La comparaison italienne appelle à la prudence
L’Italie est souvent citée comme un avertissement en raison de son chômage des jeunes, de l’émigration de ses diplômés et de son effondrement démographique. Le taux de chômage des moins de 25 ans y a longtemps dépassé 30 %, notamment après la crise de la zone euro, avant de reculer sensiblement. Il reste élevé, mais il n’est pas demeuré continuellement au-dessus de ce seuil depuis 2010.
En 2024, l’Italie a enregistré environ 370 000 naissances et un indice de fécondité proche de 1,18 enfant par femme. Le pays connaît également une émigration importante de jeunes adultes, parmi lesquels de nombreux diplômés. Ces phénomènes ont des causes multiples : faiblesse des perspectives professionnelles, coût du logement, inégalités territoriales, retard dans l’accès à l’autonomie et insuffisance des services destinés aux familles.
Il serait donc trop simple d’établir une relation mécanique entre chômage des jeunes et fécondité. L’emploi constitue néanmoins l’un des facteurs qui permettent de se projeter, de quitter le domicile parental et de fonder une famille.
La France connaît à son tour un tournant démographique. En 2025, elle a enregistré pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale davantage de décès que de naissances, avec environ 645 000 naissances contre 651 000 décès. L’indice de fécondité est descendu à 1,56 enfant par femme. Le solde migratoire permet encore à la population totale d’augmenter légèrement, mais le solde naturel est devenu négatif.
Investir dans la jeunesse plutôt que gérer le décrochage
La situation touche à la capacité du pays à former, loger, employer et retenir sa jeunesse. Elle ne justifie pas d’opposer systématiquement les jeunes aux retraités, dont une partie vit avec des revenus modestes. Elle oblige en revanche à examiner la répartition des efforts, des protections et des investissements entre les générations et entre les catégories sociales.
Le plan « Emploi futur » peut améliorer l’orientation et la coordination des acteurs. Mais, sans investissements supplémentaires dans le logement, la mobilité, l’accompagnement et l’emploi, ses quinze mesures risquent de rester principalement organisationnelles. Face à un taux de chômage des jeunes remonté à 21,6 %, la question n’est plus seulement de mieux présenter les parcours existants. Elle est de savoir quelles perspectives réelles le pays accepte de financer pour celles et ceux qui doivent y entrer.