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Santé Analyse

Sur TikTok, la viralité des troubles mentaux brouille la réalité clinique et fragilise les plus jeunes

Hashtags massifs, autodiagnostics en chaîne, imitation de symptômes : sur TikTok, les contenus liés aux maladies mentales ne relèvent pas seulement de la sensibilisation. Leur mise en scène peut encourager des représentations fausses, nourrir l’angoisse et agir comme déclencheur chez des utilisateurs déjà vulnérables.

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Les contenus consacrés aux troubles psychiques occupent une place considérable sur TikTok. Au début des années 2020, le mot-dièse « DID », correspondant en anglais au trouble dissociatif de l’identité, cumulait déjà plusieurs milliards de vues. Ces compteurs, fluctuants et dépendants de la plateforme, ne renseignent toutefois ni sur le nombre de personnes concernées ni sur la qualité des informations diffusées. Cette visibilité traduit une libération de la parole, mais elle s’accompagne aussi d’un brouillage entre témoignage, vulgarisation, autodiagnostic et mise en scène de soi.

Le problème ne tient pas à l’existence des récits personnels. Ceux-ci peuvent aider à rompre l’isolement et à mieux faire connaître des troubles longtemps stigmatisés. Le risque vient plutôt d’une plateforme qui récompense les contenus les plus susceptibles de retenir l’attention. Dans cette économie, un diagnostic peut devenir un marqueur identitaire ou un ressort narratif, tandis que les représentations les plus spectaculaires prennent le pas sur la réalité clinique.

La psychiatre américaine Carlene MacMillan s’est notamment intéressée à la circulation de représentations simplifiées ou erronées des maladies mentales sur les réseaux sociaux. Ce phénomène ne doit pas être confondu systématiquement avec le « Munchausen by Internet », expression popularisée par le psychiatre Marc Feldman dans un article publié en 2000 pour décrire la falsification d’une maladie dans des espaces numériques afin d’obtenir attention ou soutien. Cette notion n’autorise pas à conclure, sur la seule base de vidéos, qu’un créateur simule ses symptômes.

Quand le diagnostic devient un format

Le trouble dissociatif de l’identité est un diagnostic clinique reconnu. Il se caractérise notamment par la présence de plusieurs états identitaires, accompagnée de ruptures dans le sentiment de continuité de soi et de lacunes récurrentes de mémoire, avec une souffrance ou un retentissement important sur la vie quotidienne. Il est fréquemment associé à des traumatismes graves, même si certains aspects de son diagnostic continuent de faire l’objet de débats scientifiques.

Sur TikTok, il est parfois présenté comme un ensemble d’« alters » comparables à des personnages que l’on pourrait activer à volonté, parfois inspirés de héros de fiction ou de personnalités d’Internet. Cette représentation simplifie excessivement la réalité clinique. Les changements d’état identitaire ne constituent pas un jeu de rôles librement contrôlé et le trouble ne se résume pas à une galerie de personnages. En privilégiant ses manifestations les plus spectaculaires, certains contenus risquent d’effacer la détresse, les troubles de la mémoire et les difficultés fonctionnelles vécues par les personnes concernées.

La psychologue Naomi Torres-Mackie a rapporté avoir reçu des adolescents persuadés de souffrir d’un trouble dissociatif après avoir visionné des contenus sur les réseaux sociaux. Le pédopsychiatre David Rettew a lui aussi décrit l’arrivée en consultation de jeunes présentant un diagnostic qu’ils avaient eux-mêmes établi à partir de TikTok. Cela ne signifie pas que leur souffrance serait imaginaire : un autodiagnostic erroné peut néanmoins recouvrir une anxiété, une dépression, un traumatisme ou un autre trouble nécessitant une véritable prise en charge.

Le piège des accusations de simulation

L’économie de l’attention favorise aussi les soupçons. Des compilations accusant des créateurs de simuler un syndrome de Gilles de la Tourette, un trouble dissociatif ou d’autres pathologies circulent largement. Plus les symptômes paraissent rares ou spectaculaires, plus ils peuvent attirer des vues, mais aussi provoquer des campagnes de harcèlement.

Il est pourtant impossible de déterminer l’authenticité d’un trouble à partir de quelques vidéos. Les tics peuvent varier selon les périodes, le stress et l’environnement. Ils peuvent également être temporairement contenus par certaines personnes, souvent au prix d’un inconfort croissant. L’absence de tic dans une séquence ne prouve donc pas une simulation, pas davantage que leur présence à l’écran ne permet de poser un diagnostic.

Il faut également distinguer le trouble factice, dans lequel une personne falsifie ou provoque des symptômes pour occuper la position de malade, de la simulation motivée par un bénéfice extérieur identifiable. Ces situations ne peuvent être établies qu’au terme d’une évaluation clinique. Transformer des internautes en enquêteurs médicaux expose des personnes potentiellement malades à la défiance et à la violence, sans améliorer la qualité de l’information.

Autodiagnostic et recommandations algorithmiques

L’un des principaux dangers tient à la puissance de suggestion de la plateforme. Lorsqu’un utilisateur regarde, commente ou partage plusieurs vidéos consacrées à un trouble, le système de recommandation lui propose rapidement des contenus similaires. La répétition peut alors produire l’impression que des manifestations très générales — fatigue, distraction, variations d’humeur, malaise social ou difficulté à se concentrer — constituent nécessairement les signes d’une pathologie précise.

Une enquête menée en 2021 par ABC Australia et triple j Hack a montré que des comptes expérimentaux interagissant avec des contenus liés aux troubles alimentaires recevaient rapidement davantage de recommandations du même type, dont certaines potentiellement dangereuses. Ce fonctionnement crée un effet d’enfermement : l’algorithme ne vérifie pas la valeur médicale d’un contenu, mais sa capacité à provoquer une réaction.

Les vidéos courtes se prêtent particulièrement mal au diagnostic différentiel. Un même symptôme peut relever de causes multiples, psychiques, neurologiques, médicales ou sociales. Un diagnostic sérieux nécessite un entretien approfondi, l’étude de l’histoire de la personne, la durée et l’intensité des symptômes ainsi que leur retentissement. Une liste de signes présentée en quelques secondes ne peut remplacer cette démarche.

Des symptômes fonctionnels bien réels

À partir de 2020, plusieurs centres spécialisés ont observé une hausse rapide des consultations pour des comportements fonctionnels ressemblant à des tics. Dans certaines structures, ces cas seraient passés d’environ 1 à 5 % des présentations avant la pandémie à 20 à 35 %. Ces chiffres concernent des centres spécialisés et ne représentent pas la fréquence du phénomène dans l’ensemble de la population.

Les patients étaient principalement des adolescentes et de jeunes femmes, alors que le syndrome de Gilles de la Tourette apparaît habituellement plus tôt dans l’enfance et touche davantage les garçons. Les travaux dirigés notamment par la neurologue Tamara Pringsheim ont montré qu’une exposition importante à des vidéos de créateurs présentant des tics était fréquente parmi ces jeunes patients. Certains symptômes ressemblaient à ceux montrés par des personnalités populaires sur les réseaux sociaux.

Ces observations ne permettent cependant pas d’affirmer que TikTok constitue l’unique cause. Les chercheurs évoquent une combinaison possible entre modélisation sociale, stress lié à la pandémie, anxiété, vulnérabilités individuelles et exposition répétée aux contenus. Ils distinguent surtout ces manifestations fonctionnelles d’un syndrome de Gilles de la Tourette nouvellement apparu.

Le terme « fonctionnel » ne signifie pas que les symptômes sont inventés. Les mouvements ou vocalisations sont réellement vécus et généralement involontaires. Les assimiler à une simulation risque de retarder les soins et d’aggraver la détresse des patients. TikTok peut contribuer à la forme prise par les symptômes sans que les personnes concernées les produisent consciemment.

Les personnes souffrant de troubles diagnostiqués subissent ainsi une double peine. D’un côté, les représentations inexactes réduisent leur maladie à quelques manifestations spectaculaires. De l’autre, la multiplication des accusations de mensonge alimente une défiance généralisée envers leurs propres témoignages.

La libération de la parole autour de la santé mentale reste utile lorsqu’elle informe, sensibilise et permet aux malades de rompre leur isolement. Mais la visibilité ne garantit ni l’exactitude ni l’innocuité. Lorsque les diagnostics deviennent des formats viraux, la compréhension clinique peut reculer au profit de récits simplifiés, d’autodiagnostics et de controverses publiques. Les témoignages diffusés sur TikTok peuvent constituer un point de départ pour demander de l’aide ; ils ne peuvent remplacer l’évaluation d’un professionnel de santé qualifié.