Petit-déjeuner : une croyance nutritionnelle ancienne aux fondements scientifiques contestés
Présenté de longue date comme « le repas le plus important de la journée », le petit-déjeuner conserve une place centrale dans les discours nutritionnels. Mais cette idée reposerait sur des bases scientifiques contestées et s’inscrirait aussi dans une histoire marquée par des intérêts commerciaux.
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Le petit-déjeuner reste largement associé à une meilleure santé, à davantage d’énergie et à un meilleur contrôle du poids. L’idée selon laquelle il serait « le repas le plus important de la journée » demeure si répandue que son absence est parfois présentée comme une erreur nutritionnelle. Pourtant, les connaissances scientifiques disponibles ne permettent pas d’établir une hiérarchie universelle des repas valable pour tous.
Cela ne signifie pas que le petit-déjeuner soit inutile ou mauvais. Pour certaines personnes, il constitue un repas important, notamment lorsqu’elles ont faim au réveil, pratiquent une activité physique matinale ou doivent répondre à des besoins médicaux particuliers. Pour d’autres adultes en bonne santé, le fait de retarder le premier repas peut être compatible avec une alimentation équilibrée. L’essentiel dépend du rythme individuel, de l’état de santé, de la qualité globale de l’alimentation et du contenu des repas.
Ce que montrent réellement les études
De nombreuses études observationnelles associent la prise régulière d’un petit-déjeuner à un poids plus faible, à un meilleur équilibre alimentaire ou à une réduction de certains risques métaboliques. Mais une association statistique ne suffit pas à démontrer un lien de causalité. Les personnes qui prennent un petit-déjeuner ont aussi, en moyenne, d’autres caractéristiques favorables : elles peuvent être plus actives, avoir des horaires plus réguliers, fumer moins ou disposer d’une alimentation globalement plus équilibrée.
Les essais randomisés offrent une image plus nuancée. Une méta-analyse publiée en 2019 dans le British Medical Journal n’a pas trouvé de preuve solide que prendre un petit-déjeuner favorise la perte de poids, ni que le supprimer entraîne automatiquement une prise de poids. Les participants invités à manger le matin consommaient même, en moyenne, légèrement plus de calories sur l’ensemble de la journée. Les études disponibles restaient toutefois courtes et de qualité variable, ce qui interdit d’en tirer une règle inverse selon laquelle il faudrait systématiquement sauter ce repas.
La conclusion la plus solide est donc moins spectaculaire que le slogan : le petit-déjeuner n’est ni une obligation universelle, ni un repas sans intérêt. Son effet dépend de la personne, de son organisation quotidienne et surtout de ce qu’elle mange.
Des financements industriels à examiner sans invalider toute la recherche
Une partie des recherches consacrées au petit-déjeuner et aux céréales a été financée par des entreprises agroalimentaires. Ces liens doivent être déclarés et pris en compte, car le choix des questions étudiées, la présentation des résultats ou les comparaisons retenues peuvent être influencés par les intérêts du financeur.
Il serait cependant excessif d’affirmer que la majorité des travaux favorables au petit-déjeuner sont financés par les fabricants de céréales ou qu’ils sont, pour cette seule raison, scientifiquement invalides. La littérature comprend des études indépendantes, des recherches publiques et des résultats parfois contradictoires. Sa principale faiblesse tient surtout au grand nombre d’études observationnelles, incapables de distinguer totalement l’effet du petit-déjeuner de celui du mode de vie général.
Il faut également éviter de placer tous les petits-déjeuners dans la même catégorie. Un repas composé de fruits, de céréales complètes, de protéines et d’un produit laitier non sucré — ou d’un équivalent — n’a pas le même profil nutritionnel qu’un ensemble de céréales très sucrées, de viennoiseries et de boissons sucrées.
Une formule popularisée au début du XXe siècle
La formule présentant le petit-déjeuner comme le repas le plus important est généralement attribuée à la diététicienne américaine Lenna Frances Cooper. En 1917, elle écrit dans le magazine Good Health que le petit-déjeuner est « le repas le plus important de la journée », notamment parce qu’il intervient après plusieurs heures de jeûne et prépare aux activités quotidiennes.
Good Health était lié au Battle Creek Sanitarium, établissement dirigé par le médecin John Harvey Kellogg. Celui-ci avait participé, avec son frère Will Keith Kellogg, au développement des céréales en flocons. John Harvey Kellogg défendait toutefois un projet sanitaire, moral et alimentaire plus large, tandis que son frère fonda ensuite l’entreprise commerciale qui allait devenir Kellogg Company.
Cette histoire montre une proximité entre la promotion nutritionnelle du petit-déjeuner et le développement du marché des céréales prêtes à consommer. Elle ne permet pas pour autant de réduire l’article de Lenna Cooper à une simple publicité commandée par une marque. C’est surtout au fil du XXe siècle que l’industrie a repris et amplifié la formule pour installer ses produits dans les habitudes familiales.
Le petit-déjeuner existait bien avant les céréales industrielles
Le petit-déjeuner n’est pas une invention de la révolution industrielle. Des repas matinaux existaient dans de nombreuses sociétés bien avant le XXe siècle, sous des formes variables selon les époques, les milieux sociaux et les activités professionnelles.
L’industrialisation, l’urbanisation et la généralisation d’horaires de travail fixes ont cependant contribué à standardiser ce repas. Les aliments rapides à préparer, faciles à conserver et prêts à consommer se sont particulièrement bien adaptés aux nouveaux rythmes de vie. L’industrie céréalière n’a donc pas créé le fait de manger le matin, mais elle a participé à transformer le petit-déjeuner en rituel commercial fortement codifié.
Pas indispensable pour tous, mais utile à certains
Pour un adulte en bonne santé qui n’a pas faim au réveil, différer le premier repas ne constitue pas nécessairement un problème, à condition que les besoins nutritionnels soient couverts au cours de la journée. Il n’est pas indispensable de se forcer à manger uniquement pour respecter une norme sociale.
La situation peut être différente pour les enfants et les adolescents, les personnes diabétiques, celles qui prennent certains médicaments, les femmes enceintes, les sportifs ou les personnes sujettes aux malaises. Dans ces cas, l’organisation des repas peut répondre à des besoins précis et mérite, si nécessaire, un avis médical ou diététique.
L’attention portée aux signaux de faim et de satiété reste utile, mais elle ne constitue pas l’unique critère. Le sommeil, les horaires professionnels, l’activité physique, les traitements et la qualité générale de l’alimentation doivent également être pris en compte.
Le contenu du repas compte davantage que le slogan
Le débat ne devrait donc pas opposer mécaniquement ceux qui prennent un petit-déjeuner à ceux qui le sautent. La question essentielle est plutôt de savoir si l’alimentation quotidienne apporte suffisamment de fibres, de protéines, de vitamines et de minéraux, sans excès de sucres libres ni de produits ultratransformés.
Le petit-déjeuner n’est ni indispensable par définition, ni problématique en lui-même. Il peut être un repas équilibré et agréable pour ceux qui en ressentent le besoin, sans mériter pour autant le titre scientifiquement indémontrable de « repas le plus important de la journée ». Sa place dépend avant tout de la personne, de son état de santé et de l’équilibre de l’ensemble de son alimentation.