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Pierre-Édouard Stérin déploie un appareil d’influence massif pour imposer son agenda identitaire et libéral

Milliardaire exilé fiscal en Belgique, Pierre-Édouard Stérin consacre une part croissante de sa fortune à un projet politique structuré en vue de 2027. Médias, formation, think tanks, influenceurs, implantation locale : l’ampleur du dispositif interroge autant ses objectifs que ses méthodes.

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Pierre-Édouard Stérin ne se contente plus de financer des entreprises ou des causes conformes à ses convictions. L’homme d’affaires, dont la fortune est estimée entre 1,3 et 1,4 milliard d’euros selon les classements, a mis sur pied une stratégie politique, idéologique et médiatique tournée notamment vers l’élection présidentielle de 2027. Son objectif affiché est de favoriser l’arrivée au pouvoir d’une droite libérale sur le plan économique, conservatrice et identitaire. Adossé à des moyens financiers considérables, ce déploiement vise à peser durablement sur les idées, la formation des cadres, les candidatures et les canaux de diffusion de l’information.

Le paradoxe est d’autant plus frappant que cette ambition nationale est portée par un résident fiscal belge depuis 2012. Hostile à l’intervention de l’État, critique des dépenses sociales et des prélèvements, Pierre-Édouard Stérin a organisé une partie de ses affaires en fonction de cette doctrine : le siège de Smartbox a notamment été transféré en Irlande en 2009, avant son installation en Belgique, où les plus-values sur actions bénéficiaient alors d’une fiscalité particulièrement avantageuse. Cette défiance envers l’impôt français ne l’empêche pas de chercher à redessiner en profondeur le paysage politique du pays.

Un projet politique chiffré et assumé

Le projet Périclès, créé en 2023 et révélé publiquement en juillet 2024, a donné un cadre visible à cette stratégie. Son nom renvoie aux termes « patriotes, enracinés, résistants, identitaires, chrétiens, libéraux, européens et souverainistes ». Selon des documents internes rendus publics, le programme prévoyait jusqu’à 150 millions d’euros d’investissements sur dix ans pour soutenir des associations, des organismes de formation, des laboratoires d’idées, des médias et des campagnes de communication. Les objectifs y apparaissaient datés, chiffrés et organisés afin de populariser les idées de droite et d’extrême droite et de combattre celles attribuées à la gauche.

L’ampleur des sommes envisagées éclaire la nature du projet. Les documents divulgués prévoyaient un effort pouvant atteindre 25 millions d’euros en 2027, année de l’élection présidentielle. Ce montant est supérieur au plafond de dépenses autorisé pour la campagne d’un candidat présent au second tour, qui devrait avoisiner 22,5 millions d’euros. La comparaison doit cependant être maniée avec prudence : les dépenses de Périclès ne constituent pas nécessairement des dépenses électorales engagées au bénéfice direct d’un candidat. Elles peuvent financer, sur plusieurs années, un écosystème idéologique plus large. Elles montrent néanmoins qu’un acteur privé est capable de mobiliser en amont des ressources comparables à celles d’une campagne présidentielle entière.

Médias, réseaux et écoles : la fabrication d’un écosystème

La stratégie ne repose pas sur un seul canal. Pierre-Édouard Stérin a tenté de racheter Marianne en 2024, avant l’abandon de l’opération. En 2025, il a participé, avec deux autres investisseurs, au rachat de Valeurs actuelles. Il a également financé ou détenu des participations dans plusieurs médias et entreprises numériques, parmi lesquels Factuel, Néo, Le Crayon et le groupe Marmeladz. Ce dernier a notamment pris le contrôle de médias et de comptes très suivis comme Explore Media et Cerfia. Certaines de ces participations ont toutefois évolué depuis : Stérin est notamment sorti du capital du Crayon puis de Néo.

À cela s’ajoutent des structures de production idéologique. Il soutient notamment l’Observatoire de l’immigration et de la démographie, qui a publié une note affirmant que jusqu’à 580 millions de personnes dans le monde pourraient théoriquement invoquer des motifs correspondant au droit d’asile en France. Cette présentation a été fortement contestée. Patrick Weil, directeur de recherche émérite au CNRS et spécialiste de l’immigration, l’a qualifiée de « délirante » et de « totale manipulation », rappelant notamment que la protection est examinée individuellement et qu’une demande d’asile en France suppose, sauf procédures particulières, d’être présent sur le territoire ou à la frontière. Quand un réseau d’influence mobilise des chiffres aussi discutés, la question n’est plus seulement celle du pluralisme, mais aussi celle de l’utilisation politique d’une expertise en apparence scientifique.

Pierre-Édouard Stérin finance également l’Institut libre de journalisme, une formation entretenant des liens étroits avec les réseaux médiatiques de la droite conservatrice. Une enquête du Monde a mis en évidence le profil très majoritairement marqué à droite de ses intervenants, ainsi que l’engagement politique d’une partie de ses étudiants. La formation est liée à l’Institut de formation politique, créé notamment par Alexandre Pesey, qui revendique avoir formé plusieurs milliers d’auditeurs et dont sont issus des cadres de la droite et de l’extrême droite. Il ne s’agit donc plus seulement de soutenir des idées, mais de structurer des filières de recrutement, de formation et de diffusion.

Une influence électorale jusque dans les territoires

Le projet Périclès comportait aussi un volet territorial destiné aux élections municipales de 2026. Des documents internes évoquaient l’ambition d’agir dans 1 000 communes de plus de 5 000 habitants, avec un objectif particulier concernant plusieurs centaines de villes susceptibles de basculer vers le Rassemblement national. L’organisme de formation Politicae devait contribuer à préparer des candidats et de futurs élus locaux. Les résultats des municipales sont toutefois restés très inférieurs aux ambitions initialement affichées, illustrant l’écart entre la puissance financière d’un dispositif et sa capacité réelle à emporter une élection.

Cette stratégie territoriale complète le travail mené auprès de responsables nationaux de la droite et de l’extrême droite. François Durvye, proche de Stérin, est devenu l’un des conseillers économiques influents du Rassemblement national et a participé à l’évolution de son programme vers des positions plus favorables aux entreprises. En juin 2025, Stérin a également organisé avec Vincent Bolloré un « Sommet des libertés » réunissant notamment Jordan Bardella, Éric Ciotti, Marion Maréchal et Sarah Knafo autour d’un projet d’union des droites.

Cette mécanique soulève des interrogations démocratiques d’autant plus fortes que Pierre-Édouard Stérin défend publiquement la « remigration » et s’oppose à l’avortement, qu’il a qualifié d’« infanticide ». Il finance par ailleurs des structures promouvant une vision de la société centrée sur la famille, le patriotisme, le catholicisme, l’ordre et la tradition.

En mai 2025, il ne s’est pas présenté physiquement aux deux convocations de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur l’organisation des élections. Il proposait une audition à distance en invoquant des raisons de sécurité, tandis que la commission, qui lui avait proposé une protection policière, considérait sa présence comme obligatoire. Cette confrontation a renforcé l’impression d’une influence exercée à grande échelle, mais difficilement soumise au contrôle parlementaire.

Des soupçons judiciaires à distinguer des faits établis

Depuis 2025, Pierre-Édouard Stérin est également concerné par une enquête judiciaire portant sur un possible financement illégal de candidats du Rassemblement national lors de scrutins organisés en 2020 et 2021. Les enquêteurs s’intéressent à environ 1,8 million d’euros de prêts qui auraient été accordés directement ou par l’intermédiaire d’autres personnes. Entendu sous le statut de suspect libre, l’homme d’affaires conteste toute irrégularité et affirme avoir respecté la législation. À ce stade, ces investigations ne constituent pas une condamnation et doivent être présentées dans le respect de la présomption d’innocence.

L’influence des milliardaires sur la vie politique et médiatique française n’a rien de nouveau. Vincent Bolloré, Xavier Niel, Patrick Drahi, Bernard Arnault ou Matthieu Pigasse illustrent chacun, selon des modalités différentes, l’imbrication entre capital, médias et pouvoir. Mais le cas Stérin se distingue par son caractère systématique et explicitement planifié : un projet idéologique assumé, des objectifs électoraux, des médias, des organismes de formation, des laboratoires d’idées, des réseaux sociaux et une stratégie territoriale. Autrement dit, bien plus qu’un simple soutien politique : une véritable infrastructure d’influence.