Macronisme, peur sociale et contrôle du récit : la critique d’un système plus que d’un homme
La persistance de la violence politique, du mensonge public et de la défiance démocratique est ici reliée à des mécanismes de long terme : affaiblissement des protections collectives, durcissement néolibéral, concentration médiatique et encadrement croissant de la parole publique.
Lecture audio — Écoutez votre article comme un podcast.
Emmanuel Macron n’apparaît pas, dans cette lecture, comme une anomalie surgie de nulle part, mais comme le produit d’un paysage social, politique et médiatique profondément transformé. Guerre, violence politique, mensonge public et peur diffuse sont rapportés à des dynamiques historiques de longue durée, plutôt qu’à une prétendue nature humaine immuable.
Le point de départ est défendable : l’ancienneté d’un phénomène ne suffit pas à le rendre inévitable. Mais cette grille d’analyse reste une interprétation politique et philosophique. Elle ne doit pas conduire à présenter comme scientifiquement démontrée l’idée qu’une société anxieuse choisirait nécessairement des dirigeants autoritaires ou destructeurs.
Au centre du diagnostic se trouve la peur. Issue de mécanismes anciens de survie, elle serait devenue un ressort de consommation, de traitement médiatique et de gouvernement. Les discours publicitaires jouent effectivement sur la crainte du manque, du déclassement ou de l’exclusion. Les médias privilégient souvent les événements menaçants parce qu’ils captent l’attention. Les responsables politiques peuvent, eux aussi, mobiliser l’insécurité, la guerre, l’immigration ou la crise économique pour justifier leurs décisions.
Cette analyse s’appuie sur une transformation sociale plus large : affaiblissement de certains cadres religieux, familiaux et collectifs, recul de plusieurs protections sociales, individualisation des parcours et exposition permanente à des menaces globales. Le groupe, traditionnel rempart contre l’angoisse, se délite ; l’individu isolé peut devenir plus vulnérable à la peur et au sentiment d’impuissance.
Il serait toutefois excessif d’en déduire une relation automatique entre isolement et obéissance. La peur peut aussi produire de la défiance, du retrait électoral, de la mobilisation collective ou de la révolte. Ses effets politiques dépendent des institutions, des organisations disponibles et des récits capables de transformer l’inquiétude en action.
Le macronisme comme symptôme d’une crise plus large
Dans cette perspective, la période ouverte en 2017 exprimerait moins la volonté d’un seul homme qu’une crise déjà ancienne de la représentation, des partis politiques et des corps intermédiaires. Le macronisme est présenté comme l’une des expressions politiques d’une société « apeurée, atomisée et égarée ».
Cette lecture décrit un cercle vicieux : la dégradation sociale alimente la défiance envers les institutions ; l’affaiblissement des partis et des collectifs favorise une personnalisation accrue du pouvoir ; cette verticalité nourrit à son tour le sentiment d’exclusion politique.
Plusieurs indicateurs alimentent ce diagnostic, mais certains chiffres doivent être actualisés ou précisés. La popularité d’Emmanuel Macron est particulièrement faible, sans se situer uniformément à 14 %. Selon les instituts et la formulation des questions, sa cote oscille durant l’été 2026 autour de 20 à 24 % de confiance ou de jugements favorables. Un chiffre isolé ne peut donc être présenté comme une mesure définitive de son soutien dans l’opinion.
La concentration des fortunes a, elle, fortement progressé. Le patrimoine cumulé des 500 plus grandes fortunes professionnelles françaises, tel qu’il est estimé chaque année par le magazine Challenges, a plus que doublé entre 2017 et son niveau le plus élevé des années 2020. Ces évaluations restent sensibles aux cours boursiers et ne correspondent ni au patrimoine de l’ensemble des ménages aisés ni à de l’argent immédiatement disponible.
La pauvreté monétaire a également atteint un niveau particulièrement élevé. Selon l’Insee, le taux de pauvreté s’est établi à 15,4 % en 2023, son niveau le plus haut depuis le début de la série comparable en 1996, avec environ 9,8 millions de personnes sous le seuil de pauvreté.
Hôpital, école et dette : des évolutions réelles, des responsabilités multiples
Depuis 2017, le nombre de lits d’hospitalisation complète a diminué de plusieurs dizaines de milliers. Selon le périmètre et l’année retenus, la baisse dépasse largement 20 000 lits. Mais cette évolution ne correspond pas toujours à la fermeture physique d’un service : elle comprend également la transformation d’une partie de l’offre en hospitalisation ambulatoire.
Cette distinction statistique ne suffit pas à effacer les difficultés. Le développement de l’ambulatoire ne répond pas à tous les besoins, notamment pour les patients âgés, isolés ou atteints de pathologies lourdes. À cela s’ajoutent des lits officiellement existants mais temporairement indisponibles faute de personnel. Le problème hospitalier ne se résume donc ni à un chiffre unique ni à la seule politique menée depuis 2017.
La mortalité infantile s’est effectivement dégradée en France par rapport à plusieurs pays voisins. En 2024, environ 2 700 enfants sont morts avant leur premier anniversaire. Les chercheurs évoquent plusieurs causes possibles : évolution de l’âge maternel, prématurité, inégalités sociales, suivi des grossesses, organisation des maternités et accès aux soins. Il serait prématuré d’attribuer cette hausse à une seule réforme gouvernementale.
Le système scolaire français connaît également des difficultés documentées : inégalités sociales importantes, recul dans certains classements internationaux, crise du recrutement et dégradation des conditions de travail. Mais parler d’un « effondrement scolaire » relève d’une appréciation politique. L’école continue aussi d’obtenir des résultats, et ses évolutions ont des causes antérieures au macronisme.
La dette publique a fortement augmenté depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir. Elle est passée d’environ 2 281 milliards d’euros en 2017 à plus de 3 500 milliards au début de 2026, soit une progression nominale proche de 1 200 à 1 300 milliards d’euros selon les dates retenues.
Cette hausse ne peut cependant pas être imputée entièrement à des décisions discrétionnaires de l’exécutif. La crise sanitaire, les dispositifs de soutien aux entreprises et aux ménages, la crise énergétique et l’inflation en expliquent une part importante. Les baisses d’impôts et l’insuffisance du redressement budgétaire ont également pesé. Rapportée au PIB, la progression reste forte, mais moins spectaculaire que son montant nominal.
Le 49.3, symbole d’une verticalité institutionnelle
Depuis 2017, les gouvernements nommés par Emmanuel Macron ont eu recours à l’article 49, alinéa 3 de la Constitution à de nombreuses reprises. Élisabeth Borne l’a utilisé 23 fois entre 2022 et 2024. En ajoutant les recours d’Édouard Philippe, Michel Barnier et François Bayrou, le total atteint au moins 29 déclenchements sur la période considérée.
Il faut juridiquement attribuer ces recours aux Premiers ministres, et non au président lui-même. Le gouvernement engage alors sa responsabilité devant l’Assemblée nationale : le texte est adopté sans vote, sauf si une motion de censure renverse l’exécutif.
Le 49.3 est constitutionnel et a été utilisé sous plusieurs présidences. Son usage répété n’en soulève pas moins une question démocratique, particulièrement lorsqu’un gouvernement ne dispose pas de majorité absolue. Il permet de surmonter un blocage parlementaire, mais alimente aussi le sentiment que la délibération et le vote des députés sont contournés.
Un pouvoir qui se durcit à mesure qu’il est contesté
Frédéric Lordon résume cette évolution par une formule : un néolibéralisme « atteint », « affaibli » et « mis en cause » finit par devenir violent. Selon lui, après une période de consentement puis de « fabrication industrielle » du consentement par les industries culturelles, le pouvoir chercherait désormais à imposer un consentement « forcé » par le mépris, la violence psychique, la violence physique et la répression.
Cette proposition constitue une grille d’interprétation, non une description neutre faisant consensus. Elle s’appuie néanmoins sur des événements documentés. Durant le mouvement des gilets jaunes, les autorités ont recensé environ 2 500 manifestants blessés et 1 800 membres des forces de l’ordre. L’AFP a identifié 23 personnes éborgnées, parmi lesquelles des manifestants, des lycéens et des passants.
Ces blessures ont suscité les critiques du Conseil de l’Europe, des Nations unies et d’organisations comme Amnesty International, notamment au sujet des lanceurs de balles de défense et des grenades. Le bilan ne peut cependant pas être étendu sans précision à « une trentaine d’éborgnés » ni à l’ensemble des manifestations organisées depuis 2017.
Les forces de l’ordre ont également subi des violences. Le reconnaître ne neutralise pas la question de la responsabilité de l’État, qui dispose du monopole de la force légitime et doit garantir un usage nécessaire et proportionné de celle-ci.
Le mépris comme forme de violence politique
À cette violence physique s’ajoute, dans l’analyse de Lordon, une violence symbolique et psychique fondée sur le mépris social. Les mots employés pour parler de la population ne seraient pas neutres.
En janvier 2019, Emmanuel Macron déclare devant des journalistes que « Jojo avec un gilet jaune » peut acquérir, sous l’effet de la médiatisation, « le même statut qu’un ministre ou un député ». Il n’emploie donc pas simplement « Jojo » comme un nom collectif désignant tous les gilets jaunes. Mais la formule a été largement perçue comme une manière de déprécier leur parole et leur légitimité politique.
De la même façon, des expressions comme « responsabilité », « se serrer la ceinture », « réformes courageuses » ou « il n’y a pas d’alternative » peuvent fonctionner comme des cadres idéologiques. Elles ne sont pas nécessairement mensongères en elles-mêmes, mais elles peuvent refermer le débat en présentant certains choix politiques comme de simples obligations techniques.
Le langage économique transforme alors un conflit sur la répartition des richesses en question de bonne gestion. Les opposants ne sont plus seulement en désaccord : ils deviennent irresponsables, irréalistes ou incapables d’accepter les contraintes du réel.
Les aides aux entreprises, entre soutien économique et socialisation des coûts
Frédéric Lordon affirme que la France est entrée dans « un régime de subventionnement public par le contribuable du taux de profit des entreprises privées ». Il s’appuie notamment sur les travaux de la commission d’enquête sénatoriale rapportée par Fabien Gay.
Cette commission a évalué à au moins 211 milliards d’euros les aides publiques accordées aux entreprises en 2023, à travers 2 252 dispositifs. Le chiffre comprend des subventions, des dépenses fiscales et des exonérations de cotisations sociales. Il ne correspond donc pas à 211 milliards de chèques directement versés aux grands groupes, ni à des transferts dont l’intégralité augmenterait les bénéfices ou les dividendes.
Ces soutiens financent aussi l’emploi, l’apprentissage, la recherche, la transition énergétique ou certaines activités jugées stratégiques. La critique la plus solide porte moins sur leur existence que sur leur manque de transparence, de coordination, de conditions et d’évaluation. L’administration ne dispose pas d’une vision suffisamment consolidée de leurs bénéficiaires ni de leurs résultats.
La conclusion de Lordon sur l’impossibilité d’un « réarmement de la social-démocratie » relève, quant à elle, d’un jugement politique. La libre circulation des capitaux, les délocalisations et la concurrence fiscale réduisent effectivement les marges de manœuvre nationales. Elles ne rendent pas toute réforme sociale impossible, mais imposent des choix institutionnels, fiscaux et européens plus difficiles.
Mensonge public et défiance démocratique
La critique déborde le seul exécutif. Le mensonge public est décrit comme une pratique progressivement banalisée, les responsables politiques continuant parfois à diffuser des affirmations contestées même lorsqu’elles ont été démenties.
Ce constat ne doit pas conduire à placer toute communication gouvernementale dans la catégorie du mensonge. Les erreurs, les divergences d’interprétation, les prévisions démenties et les falsifications volontaires ne relèvent pas du même registre. Leur confusion peut elle-même renforcer la défiance générale et rendre impossible toute discussion fondée sur des faits partagés.
La crise actuelle tient aussi à cette disparition progressive d’un socle commun de crédibilité. Lorsqu’une partie de la population considère par principe que les institutions mentent, tandis que les dirigeants traitent toute critique comme irrationnelle ou complotiste, la confrontation démocratique laisse place à deux systèmes de réalité qui ne communiquent plus.
L’affaire Epstein ne suffit pas à démontrer un système général
L’affaire Jeffrey Epstein est mobilisée comme révélateur d’un système de prédation protégé par la puissance sociale. Les crimes sexuels commis par Epstein, son réseau relationnel exceptionnel et les défaillances judiciaires dont il a longtemps bénéficié sont documentés.
La sociologue Monique Pinçon-Charlot y voit l’expression d’une « solidarité de classe », dans laquelle le capital économique, social, culturel et symbolique se renforce jusqu’à produire des formes d’impunité. Cette lecture est cohérente avec ses travaux sur les classes dominantes.
Elle ne permet toutefois pas de considérer toute personne ayant fréquenté Epstein comme complice de ses crimes, ni d’extrapoler automatiquement son cas à l’ensemble des élites économiques et politiques. Il faut distinguer les relations établies, les comportements documentés, les accusations judiciaires et les interprétations sociologiques.
Une concentration médiatique réelle, mais un paysage plus complexe
La concentration des médias privés français est un fait largement documenté. Plusieurs milliardaires et grands groupes — notamment ceux de Vincent Bolloré, Bernard Arnault, Rodolphe Saadé, Patrick Drahi, Xavier Niel ou de la famille Dassault — possèdent une part importante de la presse nationale, des chaînes d’information, des radios et des plateformes de diffusion.
Cette concentration ne signifie pas que l’ensemble des journalistes reçoit quotidiennement des consignes directes. Elle donne néanmoins aux propriétaires un pouvoir sur les nominations, les budgets, les restructurations, les priorités stratégiques et, dans certains cas documentés, la ligne éditoriale.
Les médias publics ne sont pas contrôlés par ces milliardaires. Ils relèvent de structures publiques et disposent de garanties d’indépendance, même si leur financement, la nomination de leurs dirigeants et certaines productions confiées à des sociétés extérieures alimentent d’autres débats. Il serait donc inexact d’affirmer qu’une poignée de milliardaires contrôle directement une partie substantielle des médias publics de la même manière que les groupes privés.
L’autocensure est plus difficile à mesurer. Elle peut résulter de la peur de perdre son emploi, du recours croissant aux contrats précaires, de la dépendance aux sources, des contraintes économiques ou d’une culture rédactionnelle. Lorsque Maurice Lemoine affirme qu’un jeune journaliste exprimant certaines positions dans sa rédaction « est mort », il formule un témoignage et un jugement sur le milieu médiatique, non une règle vérifiable dans toutes les rédactions.
Le Digital Services Act, entre protection et risque de surmodération
La critique vise enfin les nouveaux outils de régulation numérique. Le Digital Services Act, pleinement applicable depuis février 2024, impose aux plateformes des obligations de transparence, de signalement des contenus illégaux, de protection des mineurs, d’accès aux données pour les chercheurs et d’évaluation des risques systémiques.
Les sanctions peuvent effectivement atteindre 6 % du chiffre d’affaires annuel mondial d’une plateforme en cas de manquement. Mais le DSA n’ordonne pas la suppression générale des opinions critiques ou des contenus politiquement dissidents. Il vise principalement les contenus illégaux et les défaillances structurelles des plateformes.
Le règlement contient également des garanties en faveur de la liberté d’expression : justification des décisions de modération, mécanismes de recours et exigences de transparence. Dans son principe, il cherche donc aussi à limiter les suppressions arbitraires et les réductions de visibilité inexpliquées.
Un risque de surmodération existe néanmoins. Face à des obligations complexes et à de lourdes sanctions potentielles, les plateformes peuvent être tentées d’automatiser davantage leurs décisions et de supprimer préventivement des contenus licites mais ambigus. Les petits médias et les voix minoritaires peuvent en subir les conséquences, surtout lorsque les algorithmes comprennent mal le contexte, l’ironie, la citation ou le traitement journalistique d’un contenu violent.
Présenter cette possibilité comme une sélection politique déjà organisée contre les médias alternatifs irait toutefois au-delà des faits disponibles. Le véritable enjeu réside dans l’application du règlement, l’indépendance des autorités de contrôle, la transparence des algorithmes et l’efficacité des recours ouverts aux utilisateurs.
Un symptôme plutôt qu’une explication unique
L’angle commun de ces analyses est net : la crise démocratique ne relèverait pas d’un accident de parcours ni d’un simple défaut de personnel politique. Elle renverrait à l’affaiblissement des collectifs, à la concentration des richesses et des médias, à la verticalité institutionnelle et à des structures économiques qui réduisent la capacité des citoyens à peser sur les décisions.
Plusieurs faits étayent cette critique : hausse de la pauvreté, concentration patrimoniale, recul de certains services publics, usage répété du 49.3, blessures graves lors de manifestations, faiblesse de l’évaluation des aides aux entreprises et concentration des médias privés.
D’autres affirmations relèvent davantage de l’interprétation : l’idée que la peur produirait mécaniquement l’obéissance, que le néolibéralisme entrerait nécessairement dans une phase fascisante, que le DSA organiserait une censure politique ou que l’ensemble des élites fonctionnerait selon le modèle révélé par l’affaire Epstein.
Dans cette perspective corrigée, le macronisme peut être analysé comme le symptôme d’une crise plus ancienne de la démocratie représentative, sans en devenir l’explication unique. Il a accentué certaines tendances — personnalisation du pouvoir, verticalité, politiques favorables au capital et conflictualité sociale — mais il s’inscrit aussi dans des transformations commencées bien avant 2017. Comprendre cette continuité permet de déplacer la critique d’un seul président vers les institutions, les rapports économiques et les structures médiatiques qui rendent durablement possible une telle concentration du pouvoir.